15.02.2008
Politique de civilisation (suite)
Y aurait-t-il une cohérence cachée dans les idées floues et fumeuses de la « copie » Sarkozy-Guaino concernant la « politique de civilisation » ? A force de scruter les citations de N. Sarkozy pour tenter de déchiffrer la pensée qu’elles véhiculent, j’ai fini par en trouver une qui livre peut-être la clé de l’énigme : « je suis l’ami, a-t-il déclaré, de tous ceux qui pensent qu’il y a une différence entre le bien et le mal ». La « politique de civilisation », dans son esprit, consisterait en premier lieu dans l’intégration de la reconnaissance d’une distinction du bien et du mal dans la définition d’une ligne politique. Il n’y a pas de doute que, sur ce point, il peut tomber d’accord avec un penseur de gauche comme E. Morin, et avec tant d’autres venant de tous horizons (y compris moi-même).
Le problème, c’est que cette pensée est désespérément courte. Car il ne suffit pas de faire une distinction entre le bien et le mal, il faut encore ne pas mettre n’importe quoi dans ces notions, et ne pas considérer qu’au service du prétendu bien, tous les moyens sont bons. Après tout, les fanatiques aussi adhèrent à la distinction du bien et du mal. Ben Laden comme G. Bush prétendent mener la lutte contre les forces du mal, mais leur action contribue-t-elle pour autant à faire régner la véritable « civilisation » ?
Et il ne faut pas non plus prétexter de cette distinction pour imaginer qu’il existerait un clivage immuable et définitif qui permettrait de placer certains êtres humains du côté du bien, et d’autres du côté du mal. C’est pourtant ce que fait quotidiennement N. Sarkozy dans ses discours sécuritaires, lorsqu’il déclare qu’il est « le président des victimes et non pas celui des coupables ». Etonnant discours, qui range à tout jamais les êtres humains dans de petites cases fixes, certains étant, pour le reste de leur vie, étiquetés « victimes » (comme si le fait d’avoir été une fois victime innocente devait nécessairement impliquer qu’on soit à tout jamais incapable de commettre un délit), et d’autres « coupables » (comme si le fait d’avoir mal agi une fois ou même plusieurs impliquait qu’on soit à tout jamais incapable de rentrer dans le chemin d’un comportement honnête).
Bien entendu, dans la bouche de N. Sarkozy, ce genre de classement manichéen débouche sur une condamnation du laxisme ambiant avec lequel il entend entrer en « rupture » : si quelqu’un a le malheur de faire remarquer que les coupables ont eux aussi des droits, il se voit adresser une cinglante répartie, qui l’accuse d’inverser honteusement les valeurs et de ne pas faire passer en premier lieu la défense des droits des victimes, voire de préférer carrément les coupables aux victimes (on se souvient comment, pendant la campagne présidentielle, le candidat Sarkozy s’était permis d’accuser – de façon parfaitement calomnieuse – S. Royal d’être « du côté des fraudeurs »). Le message est donc clair : pour défendre les victimes, privez les coupables de droits (« les droits de l’homme, c’est d’abord les droits de la victime » a-t-il déclaré à plusieurs reprises). Je ne crois pas beaucoup me tromper en supposant que ceci constitue pour N. Sarkozy un des axes fondamentaux d’une véritable « politique de civilisation ».
Ceci ne tient évidemment pas intellectuellement la route, et ne rencontre de succès dans l’opinion qu’en attisant des réactions émotionnelles primaires. En réalité, il n’y a pas, d’un côté, des « bons » ou des « méritants » qui auraient des droits, et des « mauvais » et des « déméritants » qui n’en auraient pas. Le fondement même de l’éthique, et donc de la distinction du bien et du mal, est de reconnaître que, fondamentalement, le même respect est dû à tout être humain, parce qu’il est humain. Et c’est le manquement à ce principe qui constitue précisément la marque même du « mal ».
La « civilisation » consiste alors à reconnaître que le respect dû à la personne humaine n’est pas conditionné par le rendement de services, menus ou grands, ne fait l’objet d’aucun marchandage, et ne peut être suspendu sous prétexte d’un quelconque démérite. Il est absolument inconditionnel, et donc à distribuer à tous, toujours et quoi qu’il arrive. En aucune façon, le respect éthique qui est dû à un individu n’est donc conditionné à son mérite. C’est l’un des scandales intellectuels des discours de campagne du candidat Sarkozy d’avoir complaisamment ressassé le contraire.
Sans doute, en face de tel ou tel individu particulier, dont le comportement a été jusqu’à présent fort peu respectable, on pourrait se demander ce qui peut bien justifier qu’il soit l’object d’un quelconque respect : mais ce qui est alors à prendre en compte, c’est le potentiel d’humanité qui réside en cet individu, autrement dit tout ce qu’il est susceptible de devenir s’il s’ « améliore », en se mettant sur le chemin d’une attitude pleinement responsable. Ce que j’appelle « potentiel d’humanité » n’est nullement à concevoir comme une virtualité purement théorique : c’est bien une caractéristique qu’il revient à la société d’actualiser, autant que possible, chez le délinquant, si celui-ci n’est pas spontanément motivé pour y parvenir. C’est sous cet angle qu’il faut concevoir l’utilité des sanctions, et – puisque les faits nous montrent suffisamment que l’incarcération n’a guère, à elle seule, de pouvoir « humanisant » – le caractère indispensable du suivi psychologique des détenus, qui n’est malheureusement pas correctement développé pour l’instant.
Inutile de préciser que, de ce point de vue, la loi Dati visant à placer les détenus étiquetés « dangereux » en rétention de sécurité est un pur non-sens : c’est d’abord l’aveu de faillite d’un système carcéral qui n’a pas su appliquer l’arsenal de suivi thérapeutique que les lois déjà en vigueur avaient pourtant prévu ; c’est ensuite une démission devant la tâche d’appliquer de façon systématique et efficace toutes les mesures de prévention de la récidive déjà prévues par ces lois ; c’est enfin un déni des principes fondamentaux du droit qui veulent que les peines infligées à un coupable soient fixées par son jugement, et par lui seul.
Autrement dit : la véritable politique de civilisation, sur ce point, est de tendre à « civiliser » les délinquants, et rien d’autre. Au lieu de cela, agiter des chiffons rouges pour exciter la haine et la colère du peuple contre les « coupables » n’est pas une attitude de bon augure : car la haine n’a jamais contribué en quoi que ce soit à la construction de la civilisation.L’attitude d’une certaine gauche qui consiste à accuser la société d’être la véritable « coupable » de l’attitude des délinquants ne vaudrait pas mieux. Ressasser la haine de la société est une attitude d’autant plus stérile que la société n’est pas une personne – c’est un réseau – et ne peut donc pas, au sens strict, être considérée comme « responsable » ni « coupable » de quoi que ce soit. Quand le système social connaît des dysfonctionnements qui favorisent l’émergence de la délinquance, il faut s’attaquer à y remédier, tout simplement. Mieux vaut être constructif, plutôt que de gaspiller son temps à la tâche bien inutile de se renvoyer la balle pour savoir qui il faut accuser et vouer à la vindicte populaire.
00:25 Publié dans valeurs fondamentales | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : N.Sarkozy, justice, valeurs, humanisme


