15.02.2008
Politique de civilisation (suite)
Y aurait-t-il une cohérence cachée dans les idées floues et fumeuses de la « copie » Sarkozy-Guaino concernant la « politique de civilisation » ? A force de scruter les citations de N. Sarkozy pour tenter de déchiffrer la pensée qu’elles véhiculent, j’ai fini par en trouver une qui livre peut-être la clé de l’énigme : « je suis l’ami, a-t-il déclaré, de tous ceux qui pensent qu’il y a une différence entre le bien et le mal ». La « politique de civilisation », dans son esprit, consisterait en premier lieu dans l’intégration de la reconnaissance d’une distinction du bien et du mal dans la définition d’une ligne politique. Il n’y a pas de doute que, sur ce point, il peut tomber d’accord avec un penseur de gauche comme E. Morin, et avec tant d’autres venant de tous horizons (y compris moi-même).
Le problème, c’est que cette pensée est désespérément courte. Car il ne suffit pas de faire une distinction entre le bien et le mal, il faut encore ne pas mettre n’importe quoi dans ces notions, et ne pas considérer qu’au service du prétendu bien, tous les moyens sont bons. Après tout, les fanatiques aussi adhèrent à la distinction du bien et du mal. Ben Laden comme G. Bush prétendent mener la lutte contre les forces du mal, mais leur action contribue-t-elle pour autant à faire régner la véritable « civilisation » ?
Et il ne faut pas non plus prétexter de cette distinction pour imaginer qu’il existerait un clivage immuable et définitif qui permettrait de placer certains êtres humains du côté du bien, et d’autres du côté du mal. C’est pourtant ce que fait quotidiennement N. Sarkozy dans ses discours sécuritaires, lorsqu’il déclare qu’il est « le président des victimes et non pas celui des coupables ». Etonnant discours, qui range à tout jamais les êtres humains dans de petites cases fixes, certains étant, pour le reste de leur vie, étiquetés « victimes » (comme si le fait d’avoir été une fois victime innocente devait nécessairement impliquer qu’on soit à tout jamais incapable de commettre un délit), et d’autres « coupables » (comme si le fait d’avoir mal agi une fois ou même plusieurs impliquait qu’on soit à tout jamais incapable de rentrer dans le chemin d’un comportement honnête).
Bien entendu, dans la bouche de N. Sarkozy, ce genre de classement manichéen débouche sur une condamnation du laxisme ambiant avec lequel il entend entrer en « rupture » : si quelqu’un a le malheur de faire remarquer que les coupables ont eux aussi des droits, il se voit adresser une cinglante répartie, qui l’accuse d’inverser honteusement les valeurs et de ne pas faire passer en premier lieu la défense des droits des victimes, voire de préférer carrément les coupables aux victimes (on se souvient comment, pendant la campagne présidentielle, le candidat Sarkozy s’était permis d’accuser – de façon parfaitement calomnieuse – S. Royal d’être « du côté des fraudeurs »). Le message est donc clair : pour défendre les victimes, privez les coupables de droits (« les droits de l’homme, c’est d’abord les droits de la victime » a-t-il déclaré à plusieurs reprises). Je ne crois pas beaucoup me tromper en supposant que ceci constitue pour N. Sarkozy un des axes fondamentaux d’une véritable « politique de civilisation ».
Ceci ne tient évidemment pas intellectuellement la route, et ne rencontre de succès dans l’opinion qu’en attisant des réactions émotionnelles primaires. En réalité, il n’y a pas, d’un côté, des « bons » ou des « méritants » qui auraient des droits, et des « mauvais » et des « déméritants » qui n’en auraient pas. Le fondement même de l’éthique, et donc de la distinction du bien et du mal, est de reconnaître que, fondamentalement, le même respect est dû à tout être humain, parce qu’il est humain. Et c’est le manquement à ce principe qui constitue précisément la marque même du « mal ».
La « civilisation » consiste alors à reconnaître que le respect dû à la personne humaine n’est pas conditionné par le rendement de services, menus ou grands, ne fait l’objet d’aucun marchandage, et ne peut être suspendu sous prétexte d’un quelconque démérite. Il est absolument inconditionnel, et donc à distribuer à tous, toujours et quoi qu’il arrive. En aucune façon, le respect éthique qui est dû à un individu n’est donc conditionné à son mérite. C’est l’un des scandales intellectuels des discours de campagne du candidat Sarkozy d’avoir complaisamment ressassé le contraire.
Sans doute, en face de tel ou tel individu particulier, dont le comportement a été jusqu’à présent fort peu respectable, on pourrait se demander ce qui peut bien justifier qu’il soit l’object d’un quelconque respect : mais ce qui est alors à prendre en compte, c’est le potentiel d’humanité qui réside en cet individu, autrement dit tout ce qu’il est susceptible de devenir s’il s’ « améliore », en se mettant sur le chemin d’une attitude pleinement responsable. Ce que j’appelle « potentiel d’humanité » n’est nullement à concevoir comme une virtualité purement théorique : c’est bien une caractéristique qu’il revient à la société d’actualiser, autant que possible, chez le délinquant, si celui-ci n’est pas spontanément motivé pour y parvenir. C’est sous cet angle qu’il faut concevoir l’utilité des sanctions, et – puisque les faits nous montrent suffisamment que l’incarcération n’a guère, à elle seule, de pouvoir « humanisant » – le caractère indispensable du suivi psychologique des détenus, qui n’est malheureusement pas correctement développé pour l’instant.
Inutile de préciser que, de ce point de vue, la loi Dati visant à placer les détenus étiquetés « dangereux » en rétention de sécurité est un pur non-sens : c’est d’abord l’aveu de faillite d’un système carcéral qui n’a pas su appliquer l’arsenal de suivi thérapeutique que les lois déjà en vigueur avaient pourtant prévu ; c’est ensuite une démission devant la tâche d’appliquer de façon systématique et efficace toutes les mesures de prévention de la récidive déjà prévues par ces lois ; c’est enfin un déni des principes fondamentaux du droit qui veulent que les peines infligées à un coupable soient fixées par son jugement, et par lui seul.
Autrement dit : la véritable politique de civilisation, sur ce point, est de tendre à « civiliser » les délinquants, et rien d’autre. Au lieu de cela, agiter des chiffons rouges pour exciter la haine et la colère du peuple contre les « coupables » n’est pas une attitude de bon augure : car la haine n’a jamais contribué en quoi que ce soit à la construction de la civilisation.L’attitude d’une certaine gauche qui consiste à accuser la société d’être la véritable « coupable » de l’attitude des délinquants ne vaudrait pas mieux. Ressasser la haine de la société est une attitude d’autant plus stérile que la société n’est pas une personne – c’est un réseau – et ne peut donc pas, au sens strict, être considérée comme « responsable » ni « coupable » de quoi que ce soit. Quand le système social connaît des dysfonctionnements qui favorisent l’émergence de la délinquance, il faut s’attaquer à y remédier, tout simplement. Mieux vaut être constructif, plutôt que de gaspiller son temps à la tâche bien inutile de se renvoyer la balle pour savoir qui il faut accuser et vouer à la vindicte populaire.
00:25 Publié dans valeurs fondamentales | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : N.Sarkozy, justice, valeurs, humanisme
19.01.2008
"Politique de civilisation" ? Laquelle ?
Comme tout le monde ou presque, en entendant N. Sarkozy introduire l’idée d’une « politique de civilisation », je me suis demandée quelle surprise il nous réservait cette fois-ci. Pendant la campagne présidentielle, lorsqu’il avait évoqué la « civilisation » (dans la fameuse discussion publiée dans la revue « Philosophies »), c’était pour l’identifier avec la répression légale des mauvais penchants de l’être humain, supposés être d’origine plus ou moins génétique. Mais ce 31 décembre, l’affaire semblait plus sérieuse, puisque l’expression employée était empruntée à un auteur de gauche bon teint, voire altermondialiste, E. Morin (dont la pensée me semble loin d’être méprisable, quoique souvent trop théorique pour inspirer une politique concrètement viable, notamment en matière de décroissance).
Mais que diable notre président voulait-il dire ? Lorsque les explications sont enfin venues, elles semblaient un peu étonnantes : en parlant de «remettre l’homme au cœur de la politique », il ne faisait rien d’autre que plagier les principes de F. Bayrou : dans sa proposition initiale de charte des valeurs pour le Mouvement Démocrate, celui-ci avait notamment écrit que « le principe de notre action est l’établissement d’une société du développement humain, orientée vers l’épanouissement intellectuel et moral de la personne humaine » et que « notre projet de société promeut et défend, au-delà des biens nécessaires, les biens supérieurs que sont l’éducation, la culture, (…) les valeurs morales, philosophiques et spirituelles ».
Tentative de flatter les électeurs qui ont voté F. Bayrou à la présidentielle, pour ranimer leur sympathie à l’heure où, les sondages le montrent, ils sont en désaffection à l’égard de N. Sarkozy ? Peut-être. Çà et là, des voix – comme celles de F. Bayrou – s’étaient élevées pour protester contre l’orientation exclusivement « matérialiste » d’une politique présidentielle qui prétendait surtout « réconcilier les Français avec l’argent, corollaire du succès ». Qu’à cela ne tienne : N. Sarkozy a tenu à protester qu’il tient plus que d’autres aux valeurs spirituelles : le discours du Latran constitue la première riposte dans cette direction – riposte dont la tonalité « religieuse » sonnait de façon assez étrange dans un pays comme la France, mais qui était après tout assez propre à flatter l’électorat catholique conservateur [1] ; le recours incantatoire à la « politique de civilisation » entame la seconde phase de riposte. Ainsi N. Sarkozy vient-il de déclarer à Ryad : « La vie de l’homme n’a pas qu’une dimension matérielle. Il ne suffit pas de consommer pour être heureux. Une politique de civilisation, c’est une politique qui intègre la dimension intellectuelle, morale, spirituelle ». Ceci ressemble à un pot-pourri de citations de F. Bayrou et C. Lepage (voir le discours de cette dernière au congrès du Mouvement Démocrate [2] ) : mais N. Sarkozy se garderait bien de le dire ouvertement, il est moins gênant – et cela fait plus « large d’esprit », plus « ouverture en direction du PS » – de citer le nom d’un penseur de gauche comme E. Morin. Derrière toutes ces offensives de récupération se cache H. Guaino, qui est un expert en matière de manipulation langagière, et n’en est pas à son premier coup. Oui, mais… la politique authentique exige des actes, exige la cohérence intellectuelle d’un projet, et pas seulement de belles paroles fabriquées sur commande.
A mon sens, il s’agit surtout, pour le Président, d’entamer une étrange opération de « pédagogie » pour tenter de convaincre les Français que le plus important, dans l’action politique, n’est pas la défense de leur pouvoir d’achat. Personnellement, j’imagine mal que N. Sarkozy ait vraiment voulu, comme certains (dont F. Bayrou) l’ont supposé, construire un écran de fumée pour éviter de parler de l’ échec de sa propre politique en matière de pouvoir d’achat : cet échec constitue une réalité trop flagrante, trop obsédante, pour qu’on puisse raisonnablement tenter de le dissimuler. Non, je crois que le Président a décidé de convoquer de belles idées et de belles formules pour tenter de remotiver des Français dont le moral est au plus bas, de tempérer leur obsession du pouvoir d’achat, et de diriger leurs espoirs vers de plus nobles causes. Français, voulait-il dire, je veux résoudre les difficultés qui vous assaillent, mais vous avez tort de croire que vos difficultés sont d’ordre purement matériel… Que voulez-vous, pensait-il sansdoute par-derrière, on se donne les objectifs qu’on peut, l’essentiel est d’en avoir un pour motiver ses troupes. (Evidemment, il y a quelque chose de cocasse, voire de franchement ridicule, à déclarer que « le débat politique sur le pouvoir d’achat est absurde » quand on s’est fait élire en proclamant qu’on serait « le candidat du pouvoir d’achat », et qu’en la matière, « tout est possible ».)
Alors, faut-il se réjouir en se disant que les véritables enjeux – ceux des valeurs civilisatrices – sont enfin abordés ? Je ne crois pas, car derrière quelques formules ronflantes, qui « font mouche » dans l’imaginaire humaniste, se cache en fait un dangereux confusionnisme intellectuel, qu’il n’est pas très difficile de démasquer.
D’abord, N. Sarkozy considère – c’est ce qu’il a déclaré dans sa conférence de presse du 8 janvier - qu’il n’y a en fait rien de nouveau dans ce discours aux tonalités « humanistes », et qu’il ne fait jamais que reprendre les thèmes de sa campagne présidentielle, où il était censé être déjà intégralement présent (« J’ai été élu au terme d’une campagne dans laquelle les valeurs ont tenu une place centrale… J’ai voulu remettre l’Homme au cœur de la politique »). C’est vraiment inquiétant, car les thèmes de la campagne du candidat Sarkozy étaient bien souvent aux antipodes de l’humanisme ; ils tendaient à susciter, non l’amour mutuel (malgré un discours cocasse du candidat sur ce sujet), mais plutôt l’hostilité des Français « qui se lèvent tôt » et « travaillent dur », à l’égard des supposés profiteurs, paresseux, faux chômeurs, et autres fraudeurs en tout genre ; ils instrumentalisaient les angoisses sécuritaires en promettant la sévérité maximale à l’égard des délinquants, ou les angoisses identitaires, en s’engageant à limiter l’immigration. Le candidat Sarkozy « frontnationalisait » la politique de la droite libérale : rien à voir avec le véritable engagement pour les valeurs humanistes, et rien à voir non plus avec les véritables idées d’E. Morin, qui ne doit pas décolérer d’avoir été injustement récupéré… Et pourtant, N. Sarkozy semble s’imaginer (ou feint de croire, je ne sais) que l’humanisme consiste essentiellement à remettre au pas les « déméritants », supposés ou réels.
Cette impression fâcheuse se confirme lorsqu’on étudie d’autres passages de la conférence de presse : « Edgar Morin a dit que c’était une « politique de l’homme » (…) qui est nécessaire quand il faut reconstruire des repères, des normes, des règles. (…) E. Morin, encore lui, a dit que les impératifs aujourd’hui d’une politique de civilisation sont le ressourcement identitaire, la moralisation, la solidarité, la convivialité… Ces objectifs, je les fais miens ».
En réalité, parmi les objectifs figurant dans cette liste, E. Morin n’adhèrererait qu’à la nécessité de créer une société plus solidaire et plus conviviale… Pour le reste, l’insistance sur l’obéissance aux règles, sur la moralisation et le ressourcement identitaire, sonne comme un programme de droite conservatrice et autoritaire, et n’a pas grand-chose à voir avec les idées d’E. Morin, qui n’utilise pas le vocabulaire du « retour à l’ordre moral ». Il est vrai qu’E. Morin dit qu’une « politique de civilisation » réclame, pour combattre l’individualisme ambiant de notre société, une « réforme intérieure des esprits et des personnes » (Vers l’abîme ? p. 87), mais selon lui, ce nouvel humanisme repose moins sur le respect de règles strictes que sur la « compréhension humaine » (c’est-à-dire la compréhension de ce que ressent l’autre, de ses problèmes, de ses souffrances et de ses joies), qui débouche sur la compassion : ainsi E. Morin dénonce-t-il « les ravages de l’incompréhension dans les familles, les groupes, les lieux de travail » (p. 86) et considère-t-il que l’éducation devrait être axée sur le développement de cette compréhension d’autrui. Il va jusqu’à dire que les aspects les « plus pervers et barbares » de l’être humain sont « l’incompréhension, l’ambition et la soif de lucre » (voilà une idée à faire frémir les riches amis du Président !). Jamais E. Morin ne considérerait que la politique de civilisation, consiste à être plus sévère avec les délinquants et les fraudeurs. Pour ma part, je dirais que si le respect des règles est utile, il est souvent contre-productif de l’imposer uniquement à coup d’interdits et de menaces de sanction, et qu’il est préférable de créer le climat permettant à tous de comprendre ce que leur respect permet de gagner en qualité de vie mutuelle. La coopération rend la vie plus agréable que l’affrontement…
Que signifie ensuite le « ressoucement identitaire » ? Je suppose que N. Sarkozy veut parler (sans oser le dire en clair !) de l’ « identité nationale » qui lui est chère … alors qu’E. Morin affirme que notre véritable patrie est la planète Terre, appelle de ses vœux un « civisme planétaire » (assez peu compatible avec le sentiment national et la « préférence communautaire » européenne), et voudrait « solidariser la planète » en proposant que « les nations riches procèdent à une mobilisation massive de leur jeunesse en un service civique planétaire » (p. 80) (hélas ! les nations riches comportent beaucoup d’ilôts de pauvreté, et on pourrait commencer par un service civil interne).
« Le travail – dit encore N. Sarkozy, enfourchant son vieux cheval de bataille de la présidentielle – « c’est une valeur essentielle, c’est ce par quoi chacun trouve sa place dans la société, c’est ce qui tisse du lien social » : « tisser du lien social », voilà du vocabulaire de F. Bayrou. Bien sûr, le chômage débouche souvent sur l’exclusion et la rupture du tissu social, mais il ne s’ensuit nullement que « travailler plus » fasse nécessairement reculer l’anonymat collectif et le repli sur soi : les activités qui tissent du lien social se situent tout aussi bien en dehors du temps de travail, et si l’on consacre toute son énergie à travailler, il n’en reste plus pour la famille, les amis, le bénévolat ou l’engagement politique, bref tout ce qui entretient du lien social non orienté vers le gain financier… E. Morin, je pense, ne me démentirait pas, et irait sûrement plus loin que moi, lui qui dénonce, dans une perspective altermondialiste, le fait que la société occidentale recherche à tout prix l’augmentation de la production, la productivité, l’activisme économique, l’efficacité, et méconnaît au contraire les activités bénéfiques gratuites, lorsqu’elle refuse de les intégrer dans le PIB.
E. Morin dénonce également la « pseudo-fonctionnalité planificatrice qui ne tient pas compte des besoins non quantifiables et non identifiables par des questionnaires » (p. 54) … et N. Sarkozy veut imposer dans toute sa politique la mise au point strictement comptable d’objectifs chiffrés ! E. Morin dit encore que « l’économie n’est pas condamnée à la loi concurrentielle du néolibéralisme et porte d’autres possibilités comme le commerce équitable, l’économie solidaire ou simplement l’économie citoyenne » (p. 42) … et de son côté N. Sarkozy s’affiche régulièrement avec les dirigeants du MEDEF et les patrons du CAC 40 ! Il faudrait arrêter la mascarade intellectuelle…
Il faudrait arrêter de tout mélanger dans une soupe indistincte où n’importe quelle idée est censée équivaloir à n’importe quelle autre, arrêter d’avoir ce culot monstre de faire croire que l’idéologie conservatrice de l’ordre moral et le soutien apporté aux magnats de la finance sont en parfaite harmonie avec l’humanisme de gauche. Après avoir pourfendu ce qu’il appelait la « pensée unique », notre hyper-président est en train d’inventer l’hyper-pensée, cette pensée qui prétend tout réintégrer en elle, et réclame en conséquence le privilège d’être la seule à exister. « La gauche, c’est moi », prétend en quelque sorte le plus conservateur des présidents que la droite française ait jamais connue (à quoi il faut ajouter, bien sûr, « le centre, c’est moi », pour ne rien dire de « l’Etat, c’est moi »). Et dire qu’il y a eu des socialistes comme J-M Bockel pour adhérer à cette imposture… et un transfuge du Mouvement Démocrate comme J-M Cavada pour prétendre que le meilleur moyen de contribuer à une politique de centre-gauche consiste à collaborer avec Ch. Lagarde…
Pour terminer sur une note moins négative, je relèverai deux points positifs dans la conférence de presse de N. Sarkozy : il déclare qu’il « ne faut pas toucher » au « Préambule de 1946 sur les droits sociaux » parce que c’est « un grand texte universel », et il accepte désormais sans rechigner de valoriser la solidarité (bien sûr, ce n’est qu’un mot ; mais voyez ce qu’écrit Y. Reza dans son récit de la campagne présidentielle : N. Sarkozy n’aimait vraiment pas ce mot-là à l’époque). Ceci dit, j’espère bien que sa conception de la solidarité ne se limitera pas à exiger des malades aux revenus modestes qu’ils paient des franchises médicales pour financer la recherche sur la maladie d’Alzheimer…
Les citations précédentes d’E. Morin sont extraites de « Vers l’abîme ? » (L’Herne). Une autre citation d’E. Morin, en guise de conclusion : « L’impératif est de relier. Sur le plan politique, nous sommes en face d’un combat entre les forces d’association et les forces de dislocation. Solidarité ou barbarie. (C’est) une alternative qui prend son sens non seulement dans le local, mais aussi dans l’européen et le planétaire. Ce thème nous fait contribuer, partout où il existe, aux forces d’association et de solidarité, avec l’espoir qu’elles seront plus fortes que les forces de rupture, de dislocation et d’occultation ».
[1] « Les facilités matérielles, la frénésie de consommation, l’accumulation de biens soulignent davantage l’aspiration profonde des hommes à une dimension qui les dépasse, car moins que jamais elles ne la comblent ».
[2] « Gagner plus d’argent c’est nécessaire pour vivre, mais ce n’est pas vivre. Ce qui compte, c’est le bien-être de chacun, c’est son épanouissement, c’est le bonheur de vivre ensemble ». Ce genre d’idée n’est, au reste, nullement original.
00:05 Publié dans valeurs fondamentales | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : F.Bayrou, N.Sarkozy, valeurs, humanisme
04.01.2008
La folie des objectifs chiffrés
Les ministres notés d’après des indicateurs qui ne sont que très partiellement sous leur contrôle ! Il faut se pincer pour le croire ! C’est là l’ahurissante mesure qui a été annoncée jeudi par F. Fillon, dans la droite ligne de la « culture du résultat » qui fait partie de l’idéologie de N. Sarkozy.
Par exemple, mon ministre de tutelle, celui de l’Education Nationale, sera jugé, entre autres d’après le nombre d’heures supplémentaires effectuées par les enseignants : ça tombe mal, parce que je suis fermement décidée à n’effectuer aucune heure supplémentaire de mon plein gré, étant opposée à la réduction du nombre des enseignants et à la baisse de qualité de l’offre d’éducation qui l’accompagnera nécessairement. Et je crois que beuacoup de mes collègues sont d’accord, sauf peut-être ceux qui ont du mal à boucler leur budget mensuel. C’est mon libre choix, c’est le leur. Qu’y peut notre ministre ? Rien, le pauvre, il ne peut contrôler notre libre-arbitre. Ou alors… il faudrait qu’il invente des moyens de coercition, grossiers ou subtils. Subtils : par exemple, employer des méthodes de « communication » particulièrement persuasives, et nous ensorceler de beaux discours pour nous motiver miraculeusement aux heures supplémentaires – mais il y a peu de chance que cela marche, les enseignants ont de l’esprit critique et ne se laissent pas ensorceler si facilement. Moyens de coercitions grossiers : il s’agirait d’éventuelles sanctions, par exemple de retards d’avancement de carrière si on n’accepte pas de faire des heures supplémentaires… ou tout simplement de mettre les proviseurs dans une situation telle qu’ ils seraient acculés par la pénurie à contraindre les enseignants de faire des heures supplémentaires, ce dont ils ont théoriquement le pouvoir. Dernière solution – ultime recours pour le ministre – trafiquer les statistiques officielles pour donner l’impression que les objectifs chiffrés sont remplis… N. Sarkozy avait mis au point des méthodes éprouvées dans ce domaine lorsqu’il était encore au ministère de l’intérieur, de manière à maximiser son autosatisfaction…
Nous y voilà donc : il s’agit de contrainte (dans le cas où le ministre renoncerait à tricher). On « met la pression » sur les ministres, en les menaçant de mal les noter (et de les virer ?) s’ils ne remplissent pas les objectifs chiffrés qu’ont leur a fixés. Les objectifs en question sont-ils réalistes ? Et quand bien même ils le seraient, quels moyens les ministres ont-ils de les réaliser ? Ces questions sont taboues : nous sommes dans la « culture du résultat », ce qui veut dire concrètement : il n’y a que le résultat qui compte, on vous somme de réussir, ou sinon gare. Autrement dit : si « en haut » (au sommet de l’Etat) on ne vous donne pas les moyens de remplir les objectifs fixés, trouvez-les vous-mêmes. Et peu importe lesquels, honnêtes, malhonnêtes, attentatoires à la liberté individuelle des Français ou pas, peu importe. Il n’y a que le résultat qui compte, on vous dit. Soyez efficaces, point barre.
Toutes les contraintes sont alors considérées comme justifiées - sinon celles auxquelles on recourt en pleine lumière, du moins celles qu’on exerce en coulisses, ou de manière indirecte. Et donc, il y a fort à croire que les malheureux ministres répercuteront la contrainte à l’échelon inférieur – celui des Français ordinaires – pour être bien notés.
Certes, certaines contraintes d’origine ministérielle sont parfois justifiables en termes de droit : par exemple, quand une loi a été votée ou un décret pris et qu’il est du ressort d’un ministère d’exercer des contrôles pour vérifier que cette loi est correctement appliquée par les fonctionnaires et les institutions relevant de sa tutelle. J’imagine que le contrôle de l’assouplissement de la carte scolaire relève en partie de ce cas, encore que pas totalement (car il risque de poser des problèmes d’organisation considérables, voire insolubles sur le terrain, ce qui prouve d’ailleurs qu’il s’agit d’une mauvaise mesure).
Mais bien des objectifs chiffrés présentés par F. Fillon ne relèvent pas de ce cas. Par exemple, la ministre de la Santé sera jugée, entre autres, sur le « taux de consultations médicales ne donnant pas lieu à prescription de médicaments ». J’ose à peine imaginer quelles recettes la Ministre va devoir inventer pour forcer les médecins à renvoyer le plus grand nombre possible de patients sans prescription, ce qui est dépourvu du moindre sens, dangereux et inégalitaire (désormais, un médecin ne voudra plus prescrire un sirop pour la toux lors d’un gros rhume : résultat, le patient devra se le payer à ses propres frais – s’il le peut !). Autre cas : la ministre de la Culture sera évaluée sur « la fréquentation des musées lorsqu’ils sont gratuits ». Comme on ne peut guère trouver de moyen de forcer les Français à aller dans les musées le dimanche, il ne restera à C. Albanel que de l’arme de la « communication » - je veux dire de la pub, ou peut-être celle de l’invention d’ « attractions culturelles » motivantes… La pauvre, je la plains déjà… Si j’étais militante UMP, je me précipiterais dans les musées par compassion pour elle… (quant aux Français qui vont se mettre à travailler le dimanche, ils n’iront sûrement pas au musée ce jour-là…).
Je ne suis libérale qu’à moitié – parce que les exigences de solidarité et de justice imposent qu’on assigne des bornes au libéralisme – mais je dois bien dire que quand j’entends prononcer des discours pareils, ma moitié libérale se rebiffe. Davantage même : j’ai honte du gouvernement de mon pays, aussi honte que le jour où l’amendement sur les tests ADN a été soumis au Parlement. On humilie les ministres, on s’apprête à créer une recherche de l’efficacité fondée sur la contrainte permanente. Enfin, le lecteur voit bien qui se cache derrière ce « on »…
Derrière tout cela, on voit bien la marque du « tout est possible » auquel croit avec constance N. Sarkozy. Si on veut vraiment on peut toujours, se plaît-il à penser. Ce n’est pas une vérité universelle. En matière économique, il a pu faire l’expérience qu’il ne suffit pas de vouloir pour amener un point supplémentaire de croissance, ou pour augmenter le pouvoir d’achat. Mais dans d’autres domaines la tâche est peut-être un peu moins irréaliste – à condition toutefois que volonté signifie alors : résolution de recourir à tous les moyens de contrainte imaginables. Et même, hélas, de ne prendre en compte, le cas échéant, aucune considération humaine si elle entrave l’efficacité recherchée.
C’est bien cela qui se joue déjà avec les objectifs chiffrés en matière d’expulsion d’immigrés en situation irrégulière : puisque les préfets ont une obligation de résultat, ils ne peuvent pas se permettre d’états d’âmes qui les amèneraient à tenir compte d’éventuels drames humains, si leur quota n’est pas atteint. C’est bien en vain que B. Hortefeux, dans une interview récente au « Parisien », a affirmé que sa politique de fermeté en matière d’immigration clandestine restait toujours prête à faire les exceptions nécessaires en face des situations de drame humain : l’esprit du système qu’il a instauré l’exclut radicalement, puisqu’il faut à tout prix atteindre l’objectif fixé. Bébé en centre de rétention, conjoint étranger de Française enceinte menacé d’expulsion, étrangers atteints de troubles psychiatriques réexpédiés chez aux sans s’occuper de savoir s’ils pourront être soignés là-bas : on a déjà vu beaucoup de choses dans ce domaine précis. Que nous reste-t-il encore à voir dans les autres secteurs ?
Nous, démocrates, ne pouvons en aucune façon admettre l’idée que – en politique ou ailleurs – la fin justifie les moyens.
13:00 Publié dans valeurs fondamentales | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : N.Sarkozy, F.Fillon, libéralisme
05.12.2007
Arrêtons de stigmatiser les chômeurs !
Il ne faudrait pas que les nouveaux travaux gouvernementaux sur les stratégies de réinsertion deviennent une occasion de réactiver le discours de stigmatisation des chômeurs…
Le 23 novembre, M. Hirsch a ouvert les travaux du Grenelle de l’insertion, pour engager le chantier d’expérimentations en matière de stratégies de réinsertion des victimes de l’exclusion. Il y sera question de l’unification des contrats aidés, de l’accès à la formation professionnelle pour les chômeurs de longue durée, et bien sûr de la mise en œuvre du fameux « Revenu de Solidarité Active » (RSA), permettant de cumuler minima sociaux et reprise d’un travail à temps partiel. L’instauration d’un revenu de solidarité active était l’une des rares mesures à avoir été, sous une forme ou sous une autre, commune aux programmes des trois principaux candidats à la Présidentielle. Sujet consensuel s’il en fût, et qui réunit en sa faveur la suffrages de la droite, de la gauche et du centre ? En un sens, oui, et l’on ne peut que se réjouir qu’un chantier de réformes en faveur de la réinsertion socio-professionnelle soit à l’ordre du jour.
Mais, d’un autre point de vue, l’aspect technique de la mise en œuvre du RSA n’est pas tout : il faut aussi être attentif au sens qu’on donne à cette mesure, dans le cadre d’un projet de société global. Sur ce point, comment ne pas être sensible au fait que le discours accompagnant la mise en œuvre de ce projet peut être lourd de sous-entendus ? et que ceux-ci peuvent être parfois choquants sur le plan des principes ?
On sait le parti que N. Sarkozy avait tité, dans sa campagne présidentielle, de l’idée qu’il fallait refuser l’« assistanat », présentée comme une "capitulation morale" susceptible d’encourager à la paresse ceux « qui ne veulent rien faire pour s’en sortir », bref, la masse des déméritants qui ne veulent pas se lever tôt et préfèrent la fraude au travail. Je croyais, avec soulagement, que N. Sarkozy en avait fini avec cette écoeurante démagogie, qui visait à rallier à lui ceux qui travaillent dur pour gagner leur maigre salaire, en les dressant contre les supposés paresseux et fraudeurs. Mais il est trop tôt pour savoir si c’est tout à fait acquis.
Le 2 octobre dernier, dans un discours prononcé à Dijon, au moment même où il confiait à M. Hirsch le soin d’organiser le Grenelle de l’insertion, le Président de la République a repris l’idée qu’il voulait « bousculer le modèle social français » pour en finir avec la « politique d’assistanat généralisée ». La dépêche AFP rapportant cette déclaration, et qui a été reprise dans la plupart des journaux, ajoute que le Président avait «auparavant estimé » qu’« il ne devrait pas y avoir de minima sociaux sans contrepartie d’une activité minimale ». Il y a une ambiguïté dans le texte de l’AFP : on n’arrive pas à savoir si cet « auparavant » renvoie au début des déclarations faites à Dijon, ou s’il ne fait que rappeler une proposition de campagne bien connue, faite dans le passé par le candidat Sarkozy.
En tout cas, c’est le terme de « contrepartie » qui blesse dans cette déclaration : il s’agit d’un contrat « donnant, donnant », qui nie l’idée même qu’il puisse exister un droit fondamental et inconditionnel à l’existence, reconnu à tout être humain. Autrement dit : faites d’abord preuve d’un minimum de bonne volonté, et seulement ensuite on vous reconnaîtra le droit d’avoir un minimum pour vivre. Cela signifie, en outre, que l’on envisage sérieusement la possibilité que ce minimum de bonne volonté ne soit le plus souvent pas là, si l’on ne « met pas la pression » pour exiger une contrepartie aux aides sociales. Que, donc, le chômeur préfère paresseusement toucher son aide sans rien faire, plutôt que d’essayer de se remettre au travail. Certes, pour l’instant, on n’en est pas encore aux menaces de sanction, et le sens même du RSA est d’utiliser la « carotte » plutôt que le « bâton », de dire aux RMIstes : si au moins vous acceptez de travailler quelques heures, vous pourrez gagner plus que les simples minima sociaux ; ce faisant, on pense qu’on les encouragera par la méthode douce, c’est-à-dire par l’intéressement financier, à – comme on dit – se « remettre au travail ».
Le problème posé par ce langage, c’est qu’il méconnaît de façon criante la situation d’une bonne partie des RMIstes. Si les RMIstes ne se remettent pas au travail, c’est souvent, tout simplement, qu’ils n’arrivent pas d’une part, à trouver un emploi à temps plein, ou du moins à temps partiel suffisant pour vivre, et que d’autre part ils n’avaient, jusqu’à maintenant, pas le droit de droit de cumuler de « petits boulots », plus faciles à décrocher, avec leurs aides sociales. L’idée – parfaitement absurde – qui prévalait jusqu’à il y a peu, était qu’un RMIste qui travaillerait quelques heures tout en touchant une aide sociale serait, ni plus ni moins, un « fraudeur » ! Si la société vous interdit dans ces conditions de travailler, comment pourriez-vous avoir envie de reprendre le travail ? Et c’était d’autant plus dramatique que, dans beaucoup de cas, les minima sociaux ne suffisent pas pour vivre, par exemple dans le cas d’une femme seule qui a des enfants à charge, ou bien pour un chômeur de longue durée qui vit à Paris et n’a pas les moyens de se payer un loyer avec le seul RMI. Que faisaient dans ces conditions les RMIstes ? Soit ils étaient « légalistes » et fuyaient les petits boulots pour ne pas perdre leur allocation, tout en prenant le risque de ne pas arriver à joindre les deux bouts avec les seuls minima sociaux. Soit (la chose n’est pas rare) ils « fraudaient », cumulant de petits boulots avec leur RMI – travail « au noir » à proprement parler, ou tout au moins travail dissimulé aux caisses d’allocations sociales – mais prenaient alors le risque de perdre leur allocation s’ils étaient découverts.
S’il y a un intérêt du RSA – et il y en a bien un ! – c’est précisément de mettre fin à la situation inique qui prévalait jusqu’ici. Désormais, un RMIste aura le droit de travailler sans être stigmatisé comme un fraudeur : le RSA est un vrai progrès, au sens où il rétablit un droit au travail qui était auparavant bafoué ! Encore faudrait-il qu’on tienne ce langage haut et fort, au lieu de traiter le chômeur de longue durée comme un éternel coupable. Coupable soit de travailler alors qu’il touche son allocation, soit de ne pas travailler (parce qu’il préfèrerait vivre de son allocation), soit – pourquoi pas tant qu’on y est dans la mauvaise foi – des deux à la fois.
Il y avait cependant, dans le discours prononcé à Dijon par le Président de la République, une phrase qui serait susceptible d’aller dans le bon sens – « je ne suis pas d’accord pour acheter la bonne conscience de la société à coup d’allocations » – si on choisit de l’interpréter comme signifiant : « je considère que la société n’est pas quitte à l’égard du chômeur lorsqu’elle lui a versé une allocation ». Est-ce vraiment là ce que N. Sarkozy voulait dire ? Je ne sais pas.
En tout cas, interprétée comme je viens de le dire, cette phrase exprimerait une posture totalement différente de celle exigeant que les chômeurs fournissent un travail en contrepartie des minima sociaux. Il s’agirait cette fois-ci de dire que tout chômeur de longue durée a droit à un travail rémunéré, même s’il ne s’agit que de quelques heures : la société lui doit cela – et pas seulement une allocation – parce que ces quelques heures de travail l’aident à ne pas sombrer dans l’impression d’être complètement exclu et marginalisé ; elle les lui doit, non seulement pour procurer au chômeur quelques revenus additionnels, mais aussi et surtout pour lui garantir une dignité que l’exclusion complète hors du monde du travail risquerait d’entamer. Seul ce langage respecte totalement la personne du chômeur !
Il reste, bien entendu, que le RSA n’est pas la panacée. Il ne saurait dispenser de mener une politique nationale pour le retour vers le plein emploi. Et surtout, il ne permet pas d’apporter une aide à la petite fraction des chômeurs de longue durée qui, pour des raisons psychologiques profondément ancrées dans leur histoire personnelle, sont au moins pour l’instant hors d’état d’assumer la responsabilité de quelques heures de travail. Il ne faudrait pas oublier ceux-là.
12:30 Publié dans social | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : N.Sarkozy, réformes sociales
22.11.2007
Bureaucratie de gauche, bureaucratie de droite...
Dans sa « Lettre sur le centre », publiée dans la revue Commentaires de l’automne 2007, mais écrite pendant la campagne présidentielle, J-L Bourlanges reprochait à F. Bayrou de ne pas avoir choisi Ségolène Royal et le Parti Socialiste comme « ennemi principal », puisque – entre autres – il fallait selon lui « s’opposer au despotisme bureaucratique dont le Parti socialiste reste obstinément porteur ».
« Despotisme » : c’est ici un bien grand mot qui est lâché ! Mieux vaudrait parler de dirigisme, car tout de même, le programme du Parti Socialiste ne défend pas je ne sais quelle dictature de type soviétique. Ce que voulait ici J-L Bourlanges, si j’ai bien compris, c’est pourfendre la tendance qu’auraient les socialistes à vouloir penser qu’on peut régenter d’« en-haut », la vie économique et sociale, les décisions prises au niveau central s’appliquant de façon autoritaire, en toute indifférence à l’égard de leurs effets réels sur le terrain, parce que les décideurs d’Etat ne prennent en compte que de grands principes abstraits et généraux dont ils s’imaginent naïvement qu’ils sont valables partout sur le terrain, alors que ce n’est pas toujours le cas.
Cette analyse de la démarche bureaucratique du socialisme a ses limites. Le gouvernement Jospin s’est montré relativement pragmatique en matière de politique sociale et économique, sauf – et c’est là le contre-exemple massif auquel on pense spontanément – dans le cas de la loi sur les trente-cinq heures. Comme chacun sait, elle était censée créer des emplois en permettant de partager le travail ; dans certains secteurs de la grande entreprise, déjà prospères, cela a été effectivement le cas ; mais dans tous les secteurs en difficulté, là où les moyens matériels de créer des emplois n’existaient pas, elle a viré au désastre. Encore faudrait-il, sur ce point, signaler que deux versions de la loi sur les 35 H étaient en concurrence : celle de D. Strauss-Kahn qui, de façon plus réaliste, prévoyait que le passage aux 35 H devait être négocié branche par branche (c’est-à-dire en prenant en compte, au moins dans une certaine mesure, de la situation du terrain, pour déterminer si certains secteurs n’étaient pas en état de supporter la réforme) ; et celle de M. Aubry, qui prévoyait la pure et simple application autoritaire et systématique du principe de la réforme. C’est la plus mauvaise des deux versions qui l’a finalement emporté…
Et surtout, comment ne pas voir que la bureaucratie n’est pas l’apanage de la gauche ? Car que voyons-nous en ce moment, sinon un inquiétant étalage de bureaucratie de droite ? Il ne faudrait pas croire que diminuer le nombre des fonctionnaires constitue, en soi, une manière de faire reculer la bureaucratie, dont les fonctionnaires sont censés être les instruments par excellence. Car que se passe-t-il si cette diminution est décrétée et mise en œuvre d’une façon qui est elle-même parfaitement bureaucratique ? Or, le mode de raisonnement suivi sur ce point par le programme de N. Sarkozy constitue précisément un modèle de logique bureaucratique, purement comptable, qui est indifférente aux effets réels de la réforme sur le terrain. On nous dit que l’Etat doit faire des économies, et que ces économies passent par la réduction du nombre des fonctionnaires. Tout cela est défendable. Mais qu’ajoute-t-on ensuite ? On nous dit qu’il existe une méthode simple et efficace pour réduire le nombre des fonctionnaires : ne pas remplacer un fonctionnaire sur deux lors de son départ à la retraite. Et qu’adviendra-t-il, sur le terrain, de la réalisation des missions du service public, si le nombre d’agents chargés de la mettre en œuvre est divisé par deux ? La réponse reste évasive.
Si vraiment on veut que soit maintenue la qualité des services publics malgré la diminution du nombre de fonctionnaires, il faudrait sans doute adopter une approche pragmatique, et envisager des restructurations importantes du fonctionnement des administrations existantes, au lieu de se fier naïvement à l’idée qu’après tout, le travail qui était effectué par deux agents, un seul agent peut bien le faire en y mettant du sien. Le problème, c’est que la mise au point de ce genre de restructurations nécessite une étude de terrain approfondie, et que rien ne garantit de plus qu’elles soit partout réalisables : deux éléments qui vont précisément à l’encontre de la logique bureaucratique.
Un certain nombre de restructurations par fusion sont d’ores et déjà envisagées par le gouvernement, comme celle entre le service du calcul de l’impôt et celui chargé de son recouvrement, qui devraient générer des réductions d’effectifs ; si tout cela est correctement réalisé, c’est très bien, mais notons bien que dans ce type de cas, on a affaire à une démarche totalement différente de celle du non-remplacement par principe de tel ou tel quota de fonctionnaires : on part du terrain, et on voit ce qui est faisable pour diminuer les effectifs sans nuire à l’efficacité du service, et si possible même en l’augmentant, au lieu de décider bureaucratiquement à l’avance de ce qui doit être fait, sans se préoccuper des besoins réels sur le terrain.
Restructurer de façon efficace ne saurait se limiter à opérer des fusions de plusieurs services complémentaires ; ou encore à identifier les administrations précises où existent de réels sureffectifs et où la réduction du nombre de fonctionnaires n’entraînerait aucune diminution des services rendus au public. Plus profondément, cela signifie se doter des moyens de transférer des personnels en sureffectif vers des administrations qui souffrent au contraire d’une pénurie de moyens. Mais cette « flexibilisation » des carrières nécessiterait d’abord une réforme en profondeur des statuts permettant une mobilité des fonctionnaires d’un corps vers l’autre : pour l’instant, rien de précis n’est fait dans ce sens.
Le gouvernement n’a pas su, ou pas voulu, axer son action de réforme sur une démarche réfléchie et concertée de ce genre : le budget 2008 prévoit autoritairement une suppression de 22.791 postes dans la fonction publique. Une réduction aveugle et automatique du nombre d’agents est déjà en marche dans certains secteurs, et elle permet d’entrevoir les dangers potentiels de ce processus, s’il était généralisé : ainsi, lorsque dans un service hospitalier les infirmières partant en retraite ne sont pas remplacés, le nombre de patients par infirmière restant dans le service augmente nécessairement (j’ai lu récemment le témoignage d’un infirmier psychiatrique qui se plaignait d’avoir désormais 17 patients, parfois dangereux, sous sa responsabilité permanente).
En ce qui concerne le cas de l’Education nationale, le gouvernement affiche une politique d’une illisibilité absolue. N. Sarkozy veut clairement diminuer le nombre des enseignants en poste. Certes, il y a une petite baisse actuelle des effectifs d’élèves, d’origine démographique, mais elle est tout à fait temporaire, et vouée à s’inverser rapidement. La réduction du nombre des enseignants aura donc, si ce n’est immédiatement, du moins assez rapidement pour effet un alourdissement de l’effectifs d’élèves par classe. D’ores et déjà, le budget 2008 prévoit une diminution du taux d’encadrement dans l’enseignement primaire, dans la continuité des budgets précédents. Quand on sait à quel point la situation dans l’enseignement s’est dégradée sur le plan qualitatif, parce que l’exercice du métier d’enseignant est de plus en plus difficile, on ne peut s’empêcher de penser qu’une telle perspective est suicidaire… Evidemment, le gouvernement propose des solutions de remplacement, comme la diminution du nombre d’heures pour les élèves ; mais, en même temps, le gouvernement veut augmenter les horaires de sport, introduire un enseignement artistique, et améliorer la qualité de tous les autres enseignements – comment réaliser tout cela avec moins d’heures ? Mystère ! Il ne suffit pas de répéter incantatoirement que ce qui compte n’est pas la quantité (le nombre d’heures de cours) mais la qualité pour résoudre le problème : on attend encore que le gouvernement publie sa recette magique pour améliorer la qualité ! Une autre méthode d’économie de postes envisagée serait la suppression d’un grand nombre d’options proposées aux élèves, mais on ne saurait dire qu’une telle stratégie constitue une amélioration de la qualité de l’enseignement. La seule bonne idée dans ce domaine, au final, semble être celle de proposer des heures de soutien aux élèves en difficulté dans le cadre du service public d’éducation (rémunérées, si j’ai bien compris, en heures supplémentaires : ce ne sera pas du zéro coût pour l’Etat !).
Le président de la République est-il réellement inconscient de la nature réelle des problèmes posés ? On peut en discuter. Mais, à mes yeux, il semble avoir en fait décidé que le maintien de la qualité des services publics n’est pas nécessairement un objectif prioritaire. Ce qui me suggère cette analyse, c’est la manière bien tranchée dont, le 10 octobre, F. Fillon a averti les élus que « des établissements, des services vont disparaître » en raison de la réduction du nombre des fonctionnaires. Il est d’ores et déjà clair que les petits établissements hospitaliers de province, non rentables, vont disparaître. Il devrait en être de même pour de petites écoles ou de petits établissements secondaires. L’efficacité dans la gestion d’un service public semble devoir être désormais pensée uniquement en termes de rentabilité : est-ce réellement compatible avec la définition même d’un service public ?
16:35 Publié dans réforme de l'Etat | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : N.Sarkozy, Parti Socialiste
30.10.2007
Lecture de la lettre de Guy Môquet : un professeur répond à H. Guaino
Quand j’ai annoncé à mes élèves qu’il allait falloir interrompre le cours pour lire la lettre de Guy Môquet, sur ordre du Président de la République, ils ne comprenaient pas ; ils n’avaient qu’une seule question : pourquoi ?
Bien sûr, il serait facile de leur répondre : c’est pour rendre hommage à la Résistance française pendant la seconde guerre mondiale. Cela n’expliquerait pas pourquoi le Président de la République y tient tant ; il faudrait, au minimum leur dire : c’est parce qu’il veut exalter la grandeur de la nation française, pour vous rendre fier des actes héroïques de vos ancêtres.
Mais même cela ne suffirait sûrement pas, puisque, dans ce que le Président et le Ministère de l’Education nationale veulent que nous disions, il y a autant de faux que de vrai : non, Guy Môquet n’est pas un véritable résistant au nazisme ; et s’il a été fusillé par les Allemands, c’est avec la bénédiction du gouvernement de Vichy, qui a lui-même fourni une liste d’otages communistes pour éviter que l’« on ne fusille d’innocents français » en représailles à un attentat contre un officier allemand. L’histoire est complexe, et ne se prête pas volontiers aux simplifications qui permettent de fabriquer à peu de frais des héros en tous points parfaits, ni une nation en tous points héroïque. Il se trouve que, si Guy Môquet a été arrêté et emprisonné en 1940, c’est parce qu’il distribuait des tracts contre le régime de Vichy, mais pas du tout parce qu’il était un activiste anti-nazi ; à cette date, les communistes français ne s’opposaient pas au nazisme, parce qu’ils s’alignaient sur l’Union Soviétique, qui avait conclu un pacte de non-agression avec Hitler ; ils considéraient donc que les fauteurs de guerre, c’étaient non pas l’Allemagne, mais la France et l’Angleterre, et ils n’avaient pas de mots assez durs pour condamner De Gaulle et la Résistance naissante, considérés comme des valets de l’impérialisme capitaliste. C’est seulement en 1941, lorsque Hitler s’est retourné contre l’URSS, que les communistes français ont, en masse, décidé de s’engager dans la résistance contre l’Allemagne ; et le pauvre Guy Môquet s’est alors retrouvé dans le lot des prisonniers communistes français qui ont été livrés à l’occupant parce que les Allemands réclamaient vengeance contre les attentats de la Résistance.
L’histoire est complexe, disais-je : dans ces conditions, est-il bien raisonnable de vouloir en faire un usage purement émotionnel, où l’analyse critique ne joue aucun rôle, et dans lequel on se précipite aveuglément pour exhiber des héros, offerts à la contemplation des jeunes générations ? Si l’on s’entête dans cette démarche hasardeuse, cela doit être qu’on est prêt à tout pour mettre en scène l’idée de la grandeur de la nation. Et c’est bien ce qui s’est passé. « On », en l’occurrence, c’est avant tout Henri Guaino, conseiller spécial du Président de la République, et auteur d’un grand nombre des thématiques de campagne du candidat N. Sarkozy.
Lorsque des enseignants ont cru bon de protester contre la lecture de la lettre de Guy Môquet, H. Guaino les a vertement rappelés à l’ordre en leur disant (sur RTL, et dans « Libération »), qu’ils ont des devoirs à l’égard de la nation, et que rendre hommage à ce qui a fait la grandeur de la France fait partie de ces devoirs ; il même osé accuser les contestataires de n’avoir aucun sens du devoir.
A cela j’ai envie de répondre : - Oui, Monsieur Guaino, nous avons des devoirs. Je crois même que, en tant qu’enseignants, nous avons un devoir, qui est premier et suprême, celui de dire la vérité, et de ne pas enseigner sciemment l’erreur ; tout empêtré que vous êtes dans le culte de l’émotion, vous n’avez pu voir que l’histoire doit être abordée avec une impartialité et une objectivité, qui ont pour but, autant qu’il est possible, de la mettre à l’abri de toute interprétation partisane. Je croyais aussi – était-ce naïveté de ma part ? – que ce que l’Etat attendait de nous, c’était avant tout que nous remplissions ce devoir de vérité : me contraindrez-vous à réviser mon jugement sur ce point ? Vous nous dites également que ce sont les contestataires qui font preuve d’esprit corporatiste et partisan. Je vous demande alors : qui fait preuve d’esprit partisan ? N’est-ce pas d’abord celui qui impose une interprétation falsifiée du contenu de notre histoire, dans le but de provoquer des effets politiques soigneusement prémédités ?
Je ne peux me résigner à croire, toutefois, que les auteurs de cet étrange projet auraient, à des fins politiciennes, froidement et délibérément choisi de falsifier l’histoire, et d’embrigader par contrainte les enseignants dans cette falsification. Ce serait vraiment trop grave, et je me refuse à imaginer que certains de nos dirigeants – officiels ou occultes, comme H. Guaino – aient pu mettre au point une aussi terrible machination. Non, ce que je crois, c’est que, tout pressés qu’ils étaient de créer des événements censés souder les Français autour d’émotions liées à leur passé commun, ils n’ont tout simplement pas pris le temps d’étudier à fond le dossier concerné, et n’ont pas cherché à s’informer correctement sur les circonstances historiques réelles de la mort de Guy Môquet. Leur seule faute est d’avoir fait preuve de légèreté et d’impréparation dans leur entreprise. Autant dire que, sur le fond, je ne crois pas qu’il y ait lieu de dresser un réquisitoire contre leur personne.
Mais je crois, par contre, qu’il y a lieu de dresser un réquisitoire sans complaisance contre les arrières-pensées politiques sous-jacentes à leur projet. D’abord, ils ne comprennent pas assez que l’histoire est une entreprise intellectuelle sérieuse, et qu’à l’égard de notre passé il faut donc savoir garder une attitude distanciée, objective, et impartiale ; l’histoire n’est pas un jouet ou un gadget destiné à susciter à volonté de l’émotion chez un public réceptif ; dès que l’on adopte une telle attitude à l’égard de l’histoire, tous les débordements – et parfois les plus dangereux – deviennent possibles. Non pas que l’émotion soit en elle-même mauvaise ou nuisible : mais elle doit, à chaque fois, être soigneusement accompagnée d’un cadre intellectuel, qui a pour fonction de garantir qu’elle est légitime et utile. Dans le cas auquel nous avons présentement affaire, ce cadre est tout à fait absent. L’enquête préliminaire sur le contenu des faits censés susciter l’émotion n’a même pas été effectuée !
Ensuite, le devoir d’impartialité implique que nous prenions en compte tous les faits, qu’ils soient déplaisants ou admirables, et que nous ne nous livrions pas à un choix personnel aboutissant à passer sous silence ceux qui nous déplaisent et à monter en épingle ceux qui suscitent notre admiration. L’histoire d’un pays est un tout, nous devons le prendre comme il est, sans nous voiler la face pour acheter à peu de frais la conviction exaltante que nos ancêtres sont tous des héros.
En ce sens, il est absolument illégitime de prétendre mettre l’histoire au service de la construction d’une « identité nationale », dans laquelle ne se retrouveraient que les « bons » aspects du passé et où les « mauvais » auraient été soigneusement mis entre parenthèses. Une telle conception de l’identité nationale sous-entend que ce qui nous définit actuellement, et ce qui nous soude entre nous, c’est notre passé ; pour que ce système fonctionne bien, il faut naturellement que notre héritage commun soit exaltant et valorisant, et cela risque d’amener tôt ou tard – quand bien même on prétendrait au début s’en défendre – à réécrire l’histoire, en gommant soigneusement tous les épisodes déplaisants, et en ne gardant que les épisodes gratifiants – ceux qui nous offrent des héros à admirer, dont le culte célébré en commun nous permettra de nous sentir tous ensemble « fiers d’être français ». La construction d’une « identité nationale » fondée sur l’histoire, non seulement instrumentalise notre passé, mais risque à terme de remettre en question la possibilité même de l’étudier objectivement et de repérer les responsables des crimes qui ont pu y être commis. De ce point de vue, ce n’est peut-être pas tout à fait un hasard, si, pendant la campagne présidentielle, le candidat N. Sarkozy, sous l’influence de H. Guaino – toujours le même – a déclaré que la France, n’a été, pendant la seconde guerre mondiale, en aucune façon coupable de crime contre l’humanité – traduisons, ne porte aucune responsabilité dans le massacre des Juifs français par les Nazis. Bien sûr, l’Etat français sous Vichy, ce n’est pas la même chose que l’ensemble des Français, et on peut toujours discuter de la légitimité du régime de Vichy : mais au fond, qu’est-ce que cela change ? Cela n’empêche pas, qu’on le veuille ou non, que les rafles de Juifs ont bien eu lieu, entre autres parce que des Français, au nom de l’Etat, les ont organisées, et ont ensuite envoyé les Juifs en convois vers les camps de concentration allemands. Cela, ce sont des faits, et notre pays serait assurément en grand danger si, du jour au lendemain, il commençait à vouloir nier des faits (dont la reconnaissance n’a du reste été acquise qu’au prix de patients efforts), sous le prétexte de conforter une hypothétique identité nationale.
Et quand le gouvernement nous laisse entendre que l’hommage aux héros de la Résistance victimes de la barbarie nazie constitue un « devoir de mémoire » essentiel pour la France et pour le monde, il nous faut impérativement répondre : oui, il y a un « devoir de mémoire », il y a un devoir de faire mémoire des actes héroïques de la Résistance, mais il y a un devoir, tout aussi pressant, de rendre hommage aux victimes des tragédies politiques du passé, et l’une des composantes de ce devoir, c’est de faire toute la lumière sur les circonstances de leur mort, pour que les responsabilités soient clairement établies. Guy Môquet, tout comme les milliers de Juifs français assassinés sont aussi des victimes de la collaboration ordinaire. N. Sarkozy, qui tient tellement à défendre les droits des victimes, pourrait tout de même le comprendre, et peut-être d’ailleurs l’aurait-il déjà compris, s’il n’était pas sous le charme des sirènes de H. Guaino.
Et quand on nous dit : « la mémoire de la seconde guerre mondiale est encore aujourd’hui une condition du vivre-ensemble » (BO du Ministère de l’Education Nationale 30-08-07), cela laisse perplexe. Que faut-il comprendre ? Que la mémoire de la seconde guerre mondiale permet de lutter efficacement contre l’antisémitisme ? Si c’est cela, très bien. Mais si par hasard c’était autre chose ? S’il s’agissait de nous dire (et il semble bien que ce soit le cas) que dans notre société, qui a aujourd’hui tendance à se désagréger, on va résoudre la crise du lien social avec des opérations de célébration du passé national ? Ce ne serait alors qu’une triste poudre aux yeux ! Il conviendrait bien plutôt que le gouvernement tienne, haut et fort, un discours de paix sociale tourné vers le présent et vers l’avenir, et qu’il mette ensuite en accord ses actes avec ses paroles.
Il y a bien un devoir de mémoire, mais il doit être pensé sous l’angle intellectuel avant même d’ouvrir les vannes à une éventuelle émotion, et ceci nécessite à coup sûr que l’on fasse preuve d’objectivité à l’égard du passé. Au lieu de cela, ce qu’on nous propose aujourd’hui, c’est un « devoir » de partialité, visant à instaurer une conception émotionnellement idéalisée du passé français. Il faut le dénoncer. Car nous avons une dette à l’égard de l’humanité et de la nation : nous leur devons la vérité sur notre passé. Et nous avons un devoir envers notre peuple : celui de préparer son avenir par des mesures de paix sociale.
20:25 Publié dans éducation nationale | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : H.Guaino, N.Sarkozy
29.10.2007
F. Bayrou à Seignosse : "j'ai avec N. Sarkozy un conflit de valeurs"
(version condensée réalisée par mes soins, vous pouvez trouver la version intégrale sur www.bayrou.fr )
Nous porterons un seul nom – et c’est un grand nom – le Mouvement Démocrate. Le temps est venu que nous nous définissions, non pas par rapport aux autres, mais par rapport à nous-mêmes, à ce que nous sommes, à ce que nous voulons. Je n’ai jamais renié ce qu’il y a de juste dans l’aspiration du centre ; mais dire « centre », c’est se définir par rapport à la droite et par rapport à la gauche. Et nous, nous sommes démocrates ! Nous sommes démocrates, d’abord parce que « démo » veut dire « peuple », et parce que nous croyons au peuple davantage qu’à toutes les oligarchies, à toutes les confiscations de pouvoir et de privilèges. Nous sommes démocrates parce que nous croyons que l’état de citoyen est un état supérieur d’appartenance à la Cité. Et il y a un grand courant démocrate en formation dans le monde. Et le monde a besoin de ce courant.
En France avec nous, et bientôt, je le crois, dans l’ensemble des pays européens, l’organisation des démocrates dira que l’avenir ne se résume pas à la fatalité et à la soumission aux dominants.
La question est celle-ci : soumission ou résistance au modèle dominant dans le monde ? Il y a un modèle dominant, extraordinairement efficace, extraordinairement puissant. Ce modèle, c’est ce que j’ai appelé le « modèle d’inégalité croissante », où les inégalités s’accumulent au travers des générations. Une étude parue cette semaine montre que l’augmentation du niveau de vie des Etats-Unis, ces dernières années, a profité entièrement aux 5 % les plus riches de la population américaine, et, pour la moitié, aux 1 % les plus riches. Les 95 % autres, ceux qui travaillent, ceux qui triment, pour créer une croissance de l’ordre de 4 % par an, ceux-là ont stagné et reculé ! C’est une société inégalitaire, et ce n’est pas l’aspiration de la société française. L’inégalité croissante comme moteur des sociétés ; l’accumulation continue de capital au profit de quelques uns ; la prééminence de l’univers financier, obsédante, et qui fait que ce qui défile constamment au bas des écrans des chaînes d’information, ce sont les cours de la Bourse ; l’influence incroyable de cet univers sur la politique américaine – tout cela, c’est un modèle de société, et ce n’est pas le nôtre.
Je croyais, je crois, je croirai toujours que face à ce modèle dominant, quand bien même tout le monde plierait, il y aurait toujours dans le monde une résistance, et que cette résistance, c’est celle de la France ! Et si j’ai eu depuis longtemps une confrontation avec Nicolas Sarkozy, une confrontation sur le fond, c’est sur ce modèle de société. J’ai avec lui un conflit de valeurs, et cela va bien plus loin qu’une divergence sur les « mesures », comme on dit, qu’il faut décider et prendre. Ses choix montrent qu’il conduit la France, non pas à la résistance contre ce modèle dominant, mais à l’alignement sur ce modèle dominant !
C’est une question de valeurs ! Tous les hommes d’Etat français, depuis le premier jour de la cinquième République, tous ont partagé implicitement le même patrimoine de valeurs profondes. Qu’ils fussent de droite, de gauche, du centre, et pour certains, au-dessus, – ils avaient en commun une chose : ils ne s’alignaient pas. Ils étaient les porteurs et les garants de cette flamme de l’indépendance française, et de cette idée que nous, France, parmi les nations, notre destin était de porter des valeurs universelles pour le monde ! Chacun à sa manière, Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac.
Et dans cette chaîne, voilà la rupture. Pour la première fois, avec des grands mots, avec de grandes figures, avec des citations à la pelleteuse de Jaurès – en réalité, au-dessous, l’œuvre entreprise, c’est l’alignement de la France sur le modèle qui domine le monde, et sur l’administration qui l’incarne le plus ouvertement. Le modèle où l’on propose l’argent comme valeur ! La ministre de l’économie, l’a dit, naïvement peut-être : le but du gouvernement, c’est de « réhabiliter l’argent, corollaire du succès ». Je pensais qu’il y a bien des choses à réhabiliter en France : l’effort, l’esprit critique, l’idée de justice, l’esprit démocratique, la séparation des pouvoirs, le respect des citoyens, l’amour de la liberté, mais j’avoue qu’il ne m’était pas venu à l’esprit que le but du gouvernement de mon pays pût être de réhabiliter l’argent. Et je conteste, en tant que père de famille, que le gouvernement vienne me dire que l’argent est le « corollaire du succès ». Comme pères de famille, comme éducateurs, nous passons notre vie, et c’est parfois difficile, à expliquer qu’il y a autre chose dans la vie, d’autres dignités, d’autres grandeurs, d’autres succès que l’argent ! Et nous aimerions bien que le gouvernement nous aide dans cette bataille qui consiste à transmettre à nos enfants une hiérarchie des valeurs, morales, intellectuelles, philosophiques, spirituelles !
L’argent, les biens matériels, il en faut, il y a beaucoup de gens qui en manquent ; quelque chose me dit qu’il y aura dans les mois qui viennent, beaucoup de Français qui en auront moins. Les premières décisions du gouvernement, les premiers votes de la majorité ont été pour distribuer 15 milliards d’euros que la France n’avait pas, aux plus aisés de nos compatriotes. On a aggravé le déficit du pays alors qu’il fallait le réduire, pour faire, selon le mot du Ministre des Finances allemand, des cadeaux à une clientèle électorale. Et bien sûr, ce n’est pas juste. Mais mon inquiétude va au-delà : je crains que ce ne soit contre-productif. Car si on voulait dépenser cet argent, il fallait le concentrer sur la production et l’emploi (c’est ce que je proposais, à ma manière, de faire avec les deux emplois sans charges). Quand le moment viendra où, en raison de ces décisions, nous allons être rattrapés par la réalité – par l’impératif des comptes qui dérapent – alors ces largesses vont revenir en boomerang, et les Français vont répondre : « vous nous demandez des efforts à nous qui avons peu, pourquoi alors avez-vous été si généreux avec ceux qui ont beaucoup ? ».
Il y a dans la majorité des hommes et des femmes de droite qui, sans pouvoir le dire, sans oser le dire, partagent cette inquiétude. Mais – et c’est un drame pour la France – nous avons des institutions qui interdisent la parole libre. Nous avons des institutions et une pratique institutionnelle qui sont indignes d’un grand pays comme le nôtre, indignes d’une démocratie ! Nous, le pays de la Révolution, nous acceptons tous les jours quelque chose qui n’est accepté dans aucun autre pays du monde démocratique : nous acceptons l’absolutisme présidentiel ! Le Président de la République décide de tout, tranche sur tous les sujets, le gouvernement a disparu. Chacun pour être bien vu du pouvoir se précipite dans un concours de lèche permanent, le cirage de pompes est devenu un sport national dans notre pays. Les journaux économiques les plus sérieux vous expliquent que les grandes décisions qui vont concerner l’avenir économique de la nation ne peuvent être prises que par le Président lui-même. Et l’absolutisme présidentiel est devenu tel que le secrétaire général de l’UMP s’est cru obligé de faire une très sérieuse déclaration publique pour dire qu’il va falloir que l’on règle en France le statut de l’épouse du chef de l’Etat : « il faut le faire, dit-il, nous sommes en retard : les monarchies ont traité cette question depuis longtemps ». En quel temps vivons-nous, qu’il faille rappeler au premier responsable du parti au pouvoir que, précisément, nous ne sommes pas une monarchie – nous sommes une République, et nous avons bien l’intention de le rester ?
Nous nous fixons comme but, comme citoyens, de faire sortir la République de l’absolutisme et de la faire entrer dans l’ère nouvelle d’une authentique démocratie, comme celles qui existent dans les pays du même niveau de développement que le nôtre. Et pour cela, de retrouver la pierre de fondation de toute constitution démocratique, qui est la séparation des pouvoirs.
Nous allons commencer dans les semaines qui viennent la construction qui consiste à défendre dans notre pays une idée d’une démocratie de plein exercice, dans laquelle les citoyens sont pris au sérieux, et pas seulement considérés comme des objets de communication.
17:45 Publié dans valeurs fondamentales | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : F.Bayrou, N.Sarkozy, valeurs


