19.01.2008

"Politique de civilisation" ? Laquelle ?

Comme tout le monde ou presque, en entendant N. Sarkozy introduire l’idée d’une « politique de civilisation », je me suis demandée quelle surprise il nous réservait cette fois-ci. Pendant la campagne présidentielle, lorsqu’il avait évoqué la « civilisation » (dans la fameuse discussion publiée dans la revue « Philosophies »), c’était pour l’identifier avec la répression légale des mauvais penchants de l’être  humain,  supposés être d’origine plus ou moins génétique. Mais ce 31 décembre, l’affaire semblait plus sérieuse, puisque l’expression employée était empruntée à un auteur de gauche bon teint, voire altermondialiste, E. Morin (dont la pensée me semble loin d’être méprisable, quoique souvent trop théorique pour inspirer une politique concrètement viable, notamment en matière de décroissance).  

Mais que diable notre président voulait-il dire ? Lorsque les explications sont enfin venues, elles semblaient un peu étonnantes : en parlant de «remettre l’homme au cœur de la politique »,  il ne faisait rien d’autre que plagier les principes de F. Bayrou : dans sa proposition initiale de charte des valeurs pour le Mouvement Démocrate,  celui-ci avait notamment écrit que « le principe de notre action est l’établissement d’une société du développement humain, orientée vers l’épanouissement intellectuel et moral de la personne humaine »  et que « notre projet de société promeut et défend, au-delà des biens nécessaires, les biens supérieurs que sont l’éducation, la culture, (…) les valeurs morales, philosophiques et spirituelles ».

Tentative de flatter les électeurs qui ont voté F. Bayrou à la présidentielle, pour ranimer leur sympathie à l’heure où, les sondages le montrent, ils sont en désaffection à l’égard de N. Sarkozy ? Peut-être. Çà et là, des voix – comme celles de F. Bayrou – s’étaient élevées pour protester contre l’orientation exclusivement « matérialiste » d’une politique présidentielle qui prétendait surtout « réconcilier les Français avec l’argent, corollaire du succès ». Qu’à cela ne tienne : N. Sarkozy  a tenu à protester qu’il tient plus que d’autres aux valeurs spirituelles : le discours du Latran constitue la première riposte dans cette direction – riposte dont la tonalité « religieuse » sonnait de façon assez étrange dans un pays comme la France, mais qui était après tout assez propre à flatter l’électorat catholique  conservateur  [1] ; le recours incantatoire à la « politique de civilisation » entame la seconde phase de riposte. Ainsi N. Sarkozy vient-il de déclarer à Ryad : « La vie de l’homme n’a pas qu’une dimension matérielle. Il ne suffit pas de consommer pour être heureux. Une politique de civilisation, c’est une politique qui intègre la dimension intellectuelle, morale, spirituelle ».  Ceci ressemble à un pot-pourri de citations de F. Bayrou et C. Lepage (voir le discours de cette dernière au congrès du Mouvement Démocrate  [2] ) : mais N. Sarkozy se garderait bien de le dire ouvertement, il est moins gênant – et cela fait plus « large d’esprit », plus « ouverture en direction du PS »  de citer le nom d’un penseur de gauche comme E. Morin. Derrière toutes ces offensives de récupération se cache H. Guaino,  qui est un expert en matière de manipulation langagière, et n’en est pas à son premier coup. Oui, mais… la politique authentique exige des actes,  exige la cohérence intellectuelle d’un projet, et pas seulement de belles paroles fabriquées sur commande.

A mon sens, il s’agit surtout, pour le Président, d’entamer une étrange opération de « pédagogie » pour tenter de convaincre les Français que le plus important, dans l’action politique, n’est pas la défense de leur pouvoir d’achat. Personnellement, j’imagine mal que N. Sarkozy ait vraiment voulu, comme certains (dont F. Bayrou) l’ont supposé, construire un écran de fumée pour éviter de parler de l’ échec de sa propre politique en matière de pouvoir d’achat : cet échec constitue une réalité trop flagrante, trop obsédante, pour qu’on puisse raisonnablement tenter de le dissimuler.  Non, je crois que le Président a décidé de convoquer de belles idées et de belles formules pour tenter de remotiver des Français dont le moral est au plus bas, de tempérer leur obsession du pouvoir d’achat, et de diriger leurs espoirs vers de plus nobles causes. Français,  voulait-il dire, je veux résoudre les difficultés qui vous assaillent, mais vous avez tort de croire que vos difficultés sont d’ordre purement matériel… Que voulez-vous, pensait-il sansdoute par-derrière, on se donne les objectifs qu’on peut, l’essentiel est d’en avoir un pour motiver ses troupes. (Evidemment, il y a quelque chose de cocasse, voire de franchement ridicule, à déclarer que « le débat politique sur le pouvoir d’achat est absurde » quand on s’est fait élire en proclamant qu’on serait « le candidat du pouvoir d’achat »,  et qu’en la matière, «  tout est possible ».)

Alors, faut-il se réjouir en se disant que les véritables enjeux – ceux des valeurs civilisatrices – sont enfin abordés ? Je ne crois pas, car derrière quelques formules ronflantes, qui « font mouche » dans l’imaginaire humaniste, se cache en fait un dangereux confusionnisme intellectuel, qu’il n’est pas très difficile de démasquer.  

D’abord, N. Sarkozy considère – c’est ce qu’il a déclaré dans sa conférence de presse du 8 janvier - qu’il n’y a en fait rien de nouveau dans ce discours aux tonalités « humanistes », et qu’il ne fait jamais que reprendre les thèmes de sa campagne présidentielle, où il était censé être déjà intégralement présent (« J’ai été élu au terme d’une campagne dans laquelle les valeurs ont tenu une place centrale… J’ai voulu remettre l’Homme au cœur de la politique »). C’est vraiment inquiétant, car les thèmes de la campagne du candidat Sarkozy étaient bien souvent aux antipodes de l’humanisme ;  ils tendaient à susciter, non l’amour mutuel (malgré un discours cocasse du candidat sur ce sujet),  mais plutôt l’hostilité des  Français « qui se lèvent tôt » et « travaillent dur », à l’égard des supposés profiteurs, paresseux, faux chômeurs, et autres fraudeurs en tout genre ; ils instrumentalisaient les angoisses sécuritaires en promettant la sévérité maximale à l’égard des délinquants, ou les angoisses identitaires, en s’engageant à limiter l’immigration. Le candidat Sarkozy « frontnationalisait » la politique de la droite libérale : rien à voir avec le véritable engagement pour les valeurs humanistes, et rien à voir non plus avec les véritables idées d’E. Morin, qui ne doit pas décolérer d’avoir été injustement récupéré… Et pourtant, N. Sarkozy semble s’imaginer (ou feint de croire, je ne sais) que l’humanisme consiste essentiellement à remettre au pas les « déméritants »,  supposés ou réels.  

Cette impression fâcheuse se confirme lorsqu’on étudie d’autres passages de la conférence de presse : « Edgar Morin a dit que c’était une « politique de l’homme » (…) qui est nécessaire quand il faut reconstruire des repères, des normes, des règles. (…) E. Morin, encore lui, a dit que les impératifs aujourd’hui d’une politique de civilisation sont le ressourcement identitaire, la moralisation, la solidarité, la convivialité… Ces objectifs, je les fais miens ».  

En réalité, parmi les objectifs figurant dans cette liste, E. Morin n’adhèrererait qu’à la nécessité de créer une société plus solidaire et plus conviviale… Pour le reste, l’insistance sur l’obéissance aux règles, sur la moralisation et le ressourcement identitaire, sonne comme un programme de droite conservatrice et autoritaire, et n’a pas grand-chose à voir avec les idées d’E. Morin, qui n’utilise pas le vocabulaire du « retour à l’ordre moral ». Il est vrai qu’E. Morin dit qu’une « politique de civilisation » réclame, pour combattre l’individualisme ambiant de notre société, une « réforme intérieure des esprits et des personnes » (Vers l’abîme ? p. 87), mais selon lui, ce nouvel humanisme repose moins sur le respect de règles strictes que sur la « compréhension humaine » (c’est-à-dire la compréhension de ce que ressent l’autre,  de ses problèmes, de ses souffrances et de ses joies), qui débouche sur la compassion : ainsi E. Morin dénonce-t-il « les ravages de l’incompréhension dans les familles, les groupes, les lieux de travail » (p. 86) et considère-t-il que l’éducation devrait être axée sur le développement de cette compréhension d’autrui. Il va jusqu’à dire que les aspects les « plus pervers et barbares » de l’être humain sont « l’incompréhension, l’ambition et la soif de lucre » (voilà une idée à faire frémir les riches amis du Président !). Jamais E. Morin ne considérerait que la politique de civilisation, consiste à être plus sévère avec les délinquants et les fraudeurs. Pour ma part, je dirais que si le respect des règles est utile, il est souvent contre-productif de l’imposer uniquement à coup d’interdits et de menaces de sanction, et qu’il est préférable de créer le climat permettant à tous de comprendre ce que leur respect permet de gagner en qualité de vie mutuelle. La coopération rend la vie plus agréable que l’affrontement…

Que signifie ensuite le « ressoucement identitaire » ? Je suppose que N. Sarkozy veut parler (sans oser le dire en clair !) de l’ « identité nationale » qui lui est chère … alors qu’E. Morin affirme que notre véritable patrie est la planète Terre, appelle de ses vœux un « civisme planétaire » (assez peu compatible avec le sentiment national et la « préférence communautaire » européenne), et voudrait « solidariser la planète » en proposant que « les nations riches procèdent à une mobilisation massive de leur jeunesse en un service civique planétaire » (p. 80) (hélas ! les nations riches comportent beaucoup d’ilôts de pauvreté, et on pourrait commencer par un service civil interne).

« Le travail – dit encore N. Sarkozy, enfourchant son vieux cheval de bataille de la présidentielle – « c’est une valeur essentielle, c’est ce par quoi chacun trouve sa place dans la société,  c’est ce qui tisse du lien social » : « tisser du lien social », voilà du vocabulaire de F. Bayrou. Bien sûr, le chômage débouche souvent sur l’exclusion et la rupture du tissu social, mais il ne s’ensuit nullement que « travailler plus » fasse nécessairement reculer l’anonymat collectif et le repli sur soi : les activités qui tissent du lien social se situent tout aussi bien en dehors du temps de travail, et si l’on consacre toute son énergie à travailler, il n’en reste plus pour la famille, les amis, le bénévolat ou l’engagement politique, bref tout ce qui entretient du lien social non orienté vers le gain financier… E. Morin, je pense, ne me démentirait pas, et irait sûrement plus loin que moi, lui qui dénonce, dans une perspective altermondialiste, le fait que la société occidentale recherche à tout prix l’augmentation de la production, la productivité, l’activisme économique, l’efficacité, et méconnaît au contraire les activités bénéfiques gratuites, lorsqu’elle refuse de les intégrer dans le PIB.

E. Morin dénonce également la « pseudo-fonctionnalité planificatrice qui ne tient pas compte des besoins non quantifiables et non identifiables par des questionnaires » (p. 54) … et N. Sarkozy veut imposer dans toute sa politique la mise au point strictement comptable d’objectifs chiffrés ! E. Morin dit encore que « l’économie n’est pas condamnée à la loi concurrentielle du néolibéralisme et porte d’autres possibilités comme le commerce équitable, l’économie solidaire ou simplement l’économie citoyenne » (p. 42) … et de son côté N. Sarkozy s’affiche régulièrement avec les dirigeants du MEDEF et les patrons du CAC 40 ! Il faudrait arrêter la mascarade intellectuelle…

Il faudrait arrêter de tout mélanger dans une soupe indistincte où n’importe quelle idée est censée équivaloir à n’importe quelle autre, arrêter d’avoir ce culot monstre de faire croire que l’idéologie conservatrice de l’ordre moral et le soutien apporté aux magnats de la finance sont en parfaite harmonie avec l’humanisme de gauche. Après avoir pourfendu ce qu’il appelait la « pensée unique », notre hyper-président est en train d’inventer l’hyper-pensée, cette pensée qui prétend tout réintégrer en elle, et réclame en conséquence le privilège d’être la seule à exister. « La gauche, c’est moi », prétend en quelque sorte le plus conservateur des présidents que la droite française ait jamais connue (à quoi il faut ajouter, bien sûr, « le centre, c’est moi », pour ne rien dire de « l’Etat, c’est moi »). Et dire qu’il y a eu des socialistes comme J-M Bockel pour adhérer à cette imposture… et un transfuge du Mouvement Démocrate comme J-M Cavada pour prétendre que le meilleur moyen de contribuer à une politique de centre-gauche consiste à collaborer avec Ch. Lagarde…

Pour terminer sur une note moins négative, je relèverai deux points positifs dans la conférence de presse de N. Sarkozy : il déclare qu’il « ne faut pas toucher » au « Préambule de 1946 sur les droits sociaux » parce que c’est « un grand texte universel », et il accepte désormais sans rechigner de valoriser la solidarité (bien sûr, ce n’est qu’un mot ; mais voyez ce qu’écrit Y. Reza dans son récit de la campagne présidentielle : N. Sarkozy n’aimait vraiment pas ce mot-là à l’époque).  Ceci dit, j’espère bien que sa conception de la solidarité ne se limitera pas à exiger des malades aux revenus modestes qu’ils paient des franchises médicales pour financer la recherche sur la maladie d’Alzheimer…

Les citations précédentes d’E. Morin sont extraites de « Vers l’abîme ? » (L’Herne). Une autre citation d’E. Morin, en guise de conclusion : « L’impératif est de relier. Sur le plan politique, nous sommes en face d’un combat entre les forces  d’association et les forces de dislocation. Solidarité ou barbarie. (C’est) une alternative qui prend son sens non seulement dans le local, mais aussi dans l’européen et le planétaire. Ce thème nous fait contribuer, partout où il existe, aux forces d’association et de solidarité, avec l’espoir qu’elles seront plus fortes que les forces de rupture, de dislocation et d’occultation ».

 


[1]

[1] « Les facilités matérielles, la frénésie de consommation, l’accumulation de biens soulignent davantage l’aspiration profonde des hommes à une dimension qui les dépasse, car moins que jamais elles ne la comblent ».

[2] « Gagner plus d’argent c’est nécessaire pour vivre, mais ce n’est pas vivre. Ce qui compte, c’est le bien-être de chacun, c’est son épanouissement, c’est le bonheur de vivre ensemble ». Ce genre d’idée n’est, au reste, nullement original.

13.11.2007

Réforme des retraites : opacités et manque de dialogue

Avant la grève du 14 novembre, un sondage indiquait que 68 % des Français étaient opposés à la grève contre le projet de réforme des retraites (et un autre sondage, 55 %). Mais quelles sont, dans le détail, les causes exactes du conflit ? Je parierais que les Français ne le savent pas bien, étant donné le mal que j’ai à le savoir moi-même. Dans ce conflit, tout a été d’une exceptionnelle opacité, et on ne sait au juste qui il faut incriminer de cette absence de transparence. Les médias ? Le gouvernement ? Les syndicats ? Les trois, sans doute. Toujours est-il que les motivations exactes des différentes parties en présence sont tout sauf claires, si l’on se fie aux informations disparates qui filtrent à travers la presse.

Dès le début, le gouvernement a affirmé que, puisque cette réforme était une question d’équité, il ne céderait pas, quelle que soit l’opposition des syndicats au principe d’un allongement de la durée des cotisations de retraite à 40 ans. Depuis, il ne cesse de suggérer à l’opinion publique que tous les grévistes sont des irresponsables qui refusent cet allongement. Le problème, c’est que ce n’est pas systématiquement vrai – pour autant que je puisse en juger d’après les informations dont je dispose. Lors de la journée de grève du 18 octobre, l’UNSA avait clairement déclaré qu’elle reconnaissait la nécessité de l’allongement des durées de cotisations, et que ce à quoi elle s’opposait seulement, c’était à l’éventualité que les salariés des ex-régimes spéciaux « travaillent plus pour gagner moins » - en clair, cotisent plus longtemps pour toucher, au final, une pension de retraite amputée par rapport à ce qu’elle est maintenant. Mais en quoi le projet du gouvernement risquait-il, s’il était adopté, de produire un tel effet ? Je n’ai réussi à obtenir aucune information précise (en termes de données chiffrées), les seuls point apparents étant seulement que certains détails du projet gouvernemental étaient spécialement incriminés : le système de décote (pénalisation en cas de cotisation incomplète), la non prise en compte des primes touchées par les salariés dans le calcul de la retraite, et l’indexation du montant des retraites sur le coût de la vie plutôt que sur les salaires des actifs (franchement, étant donné le caractère « bidon » des indices INSEE actuels concernant la hausse du coût de la vie, on ne peut que juger inadmissible l’indexation de pensions sur de tels indices). Tout ceci semblait une discussion de nature assez technique qui semblait pouvoir être matière à négociation. Restait de plus en suspens la prise en compte de la pénibilité du travail, qui peut être très variable d’un salarié à l’autre au sein des différents régimes spéciaux, et ce problème ne pouvait être résolu qu’au terme de négociations complexes.

Toujours est-il que, à la suite de ce premier mouvement de grève du 18 octobre, la CFDT a émis des contre-propositions au projet de loi gouvernemental, espérant qu’une négociation aurait lieu, alors qu’était déjà çà et là brandie la menace d’un second mouvement de grève. Le gouvernement n’a donné aucune réponse, laissant donc pourrir le conflit, et livrant les syndicats à une valse d’hésitations sur l’attitude à adopter (quant au détail et aux motifs de ces hésitations, et à leurs variations au jour le jour, je n’y ai rien compris, et je ne crois pas être la seule). Autant dire que l’attitude du gouvernement a été d’un manque de lisibilité absolue. F. Chérèque, au nom de la CFDT (qui n’est pas précisément un syndicat extrémiste) a tempêté le 6 novembre que le gouvernement, en ne donnant aucune réponse aux contre-propositions, poussait les cheminots à la grève. Jusqu’à ce que X. Bertrand formule la semaine dernière d’« ultimes propositions », à quelques jours de la date normalement prévue pour la grève. Pourquoi ce retard ? Pour laisser aux syndicats le temps d’être déstabilisés par leurs hésitations ? Pour être sûr que le conflit ait lieu, mais qu’il tourne au désavantage des syndicats, désormais affaiblis ? Je ne fais que poser la question sans rien affirmer, car rien n’est clair dans cette affaire. Le ministre affirme, entre autres, dans ces « ultimes propositions », que les salariés qui auront cotisé pendant la totalité de la durée allongée requise ne seront l’objet d’aucune décote. Mais en quoi est-ce une proposition nouvelle ? X. Bertrand reconnaît-il par là que, dans la version d’origine, les salariés ayant cotisé la pleine durée allongée requise auraient effectivement vu leur pensions amputées, de façon parfaitement injustifiable ? Et si c’est le cas, la nouvelle déclaration de X. Bertrand est-elle quelque chose de plus qu’une promesse en l’air ? Sur quels remaniements techniques précis du projet d’origine s’appuie-t-elle ? J’ai cherché en vain les réponses dans la presse.

La CFDT, puis CGT et FO-RATP ont successivement réclamé au cours de la semaine dernière l’ouverture d’une négociation tripartite (Etat, syndicats, entreprises). Le gouvernement a donné une réponse négative à la seule CGT, alléguant qu’on ne discute pas avec un syndicat qui refuse le principe de l’allongement de la durée de cotisation ; et disant de plus que les autres syndicats ne souhaitent pas s’associer à cette démarche – mais est-ce vrai ? Apparemment non. Au lieu d’ouvrir de telles réunions tripartites, le gouvernement a décidé que l’Etat se désengagerait désormais de toute procédure de négociation, et confierait la mise au point d’éventuels aménagements du  projet à des groupes de négociation comprenant les seules entreprises concernées et les syndicats. Cette démarche semble à première vue étrange. X. Bertrand déclare que la question de la pénibilité ou de la prise en compte des primes dans le calcul de la pension devraient être entièrement déléguées à de telles négociations internes aux entreprises concernées. Pourquoi ? On n’en dit mot, l’opacité plane toujours ; probablement est-ce pour gagner de temps, et renvoyer les sujets litigieux à plus tard en les basculant sur des processus de discussion périphériques, susceptibles de s’étaler sur une plus longue période. En tout cas, ce qui est manifeste, c’est que certains des aménagements du projet qui se trouveraient laissés à l’initiative des entreprises pourraient être en fait (comme c’est d’ores et déjà le cas pour la SNCF) des promesses d’augmentation de salaire pendant la dernière période de la carrière des salariés. Bref, le gouvernement se débrouillerait pour que les entreprises concernées « achètent » le consentement des salariés à la réforme en échange de compensations salariales immédiates. Drôle de procédé… Peu après, F. Fillon prétend (le 11 novembre au matin) être allé « le plus loin possible dans les négociations avec les salariés ». Ah bon ? Quand cela ? De quelles négociations parle-t-il ?

On comprend que les syndicats soient, pour la plupart, excédés d’être traités avec un tel manque de respect. Même la très raisonnable CFTC est en colère. Si je voulais faire du mauvais esprit, je dirais que le président de la République, en fin connaisseur du pouvoir de l’argent, a compris qu’on peut acheter beaucoup de monde avec des promesses d’espèces sonnantes et trébuchantes à toucher à court terme. Surtout que les promesses d’argent sont autrement moins coûteuses que l’argent réel…

Sur le fond, il est clair que la réforme des régimes spéciaux était nécessaire, dans la mesure où elle constitue un cas particulier de la réforme globale des retraites, qui est elle-même devenue tout à fait inéluctable. Mais, sur la forme, on ne peut s’empêcher de penser que les méthodes du gouvernement sont assez indécentes. Où est l’effort de pédagogie et d’apaisement nécessaire pour faire comprendre l’utilité d’une réforme impopulaire ? Où est le respect des syndicats et leur association à des négociations honnêtes et tranparentes – et il semble bien que de telles négociations auraient été possibles, puisque plusieurs syndicats importants n’était pas hostile au principe même de la réforme, mais ne s’opposaient qu’à certaines de ses modalités [1] ? Une réforme de ce genre, pour être menée sérieusement, aurait nécessité du temps et une réflexion poussée, dans la mesure où il aurait fallu y inclure des avancées précises sur la question de la pénibilité. Comme à son habitude, le président de la République était pressé de résoudre les problèmes le plus vite possible, sans donner à tous les acteurs du problème le temps de la réflexion et du dialogue. On voit le résultat. Quant aux syndicats, ils ont, me semble-t-il, raté eux aussi le virage de la pédagogie et de la transparence : l’opinion publique n’a rien compris à leurs revendications, et se retourne contre eux, parce qu’elle n’est évidemment pas prête à supporter de gaieté de cœur la gêne occasionnée par les grèves. J’attendais que les syndicats se lancent dans une bataille de chiffres étalée devant l’opinion publique : il n’en a rien été. Ils ont renoncé à prendre l’opinion publique à témoin, peut-être parce qu’ils jugeaient la partie perdue d’avance.

En réalité, le débat national reste ouvert : à quelles conditions une réforme des régimes spéciaux peut-elle satisfaire à des exigences de justice ? Ou plutôt devrais-je dire que le gouvernement a essayé de fermer le débat avant même qu’il ne soit ouvert. Le 17 octobre, F. Bayrou avait déclaré sur RTL qu’il est « normal et légitime que les salariés défendent un certain nombre d’acquis, un certain nombre de dispositions du contrat qu’ils ont signé ». « On aurait pu, continuait-il, prendre un autre chemin qui n’a pas été retenu par le gouvernement, celui d’un régime de retraites par points où l’on aurait pris en compte les années passées sous le statut < des régimes spéciaux > par les agents. On aurait alors pu défendre de vrais droits pour les retraités, ce qui pour l’instant n’est pas le cas. C’était une remise à plat du système. On n’en a pas voulu ». Dès la campagne présidentielle, F. Bayrou avait proposé l’idée que différents paramètres, comme le nombre d’années de cotisation, la pénibilité de la fonction, devraient servir de base de calcul pour attribuer à chaque salarié un certain nombre de points dont le total déterminerait le montant de sa retraite. Ce système étant de nature foncièrement modulable, il pouvait servir, dans le cas des agents ayant travaillé de longues années sous un régime spécial, à garantir que pour leur retraites ils bénéficient des avantages statutaires auxquels ils avaient droit en vertu de leur contrat d’origine, en proportion de la durée où ils ont travaillé sous ce régime.

En effet, l’abolition des régimes spéciaux telle qu’elle est actuellement proposée pose un problème juridique de fond :  on peut abolir les régimes spéciaux pour l’avenir, en proposant aux salariés de signer un nouveau contrat de régime général, avec des retraites calculées suivant le système déjà en vigueur dans le régime général. Mais il ne semble pas juridiquement correct que l’Etat s’arroge le droit de dénoncer aujourd’hui certaines clauses du contrat qu’il a fait signer dans le passé à des salariés, en les abolissant rétroactivement : c’est pourtant ce qui se passera si le système de calcul de retraite qui était inclus dans les dispositions du contrat d’origine (sous régime spécial) est intégralement supprimé, y compris pour les années que les salariés ont passées à travailler sous ce régime.

Pour obéir au même type de considérations juridiques, un député du Nouveau Centre (j’ai oublié lequel) avait proposé de ne pas aligner immédiatement les régimes spéciaux sur le régime général, mais plutôt de programmer leur extinction progressive avec le temps (les salariés ayant signé un contrat de régime spécial continueraient à travailler sous ce régime jusqu’à la retraite, mais les nouveaux salariés embauchés aujourd’hui dans ces branches le seraient désormais sous un contrat de régime général). En termes purement juridiques, cette solution était probablement la meilleure, mais d’un point de vue pragmatique, elle avait l’inconvénient d’introduire un délai excessif dans la refonte du système de financement des retraites. Et puis, on peut douter que les députés du Nouveau Centre aient le courage politique d’oser contester l’approche du gouvernement pour proposer un projet alternatif…


[1] Dans « Projet d’espoir », F. Bayrou avait défini en ces termes la réforme idéale des retraites : « discutée et négociée avec les partenaires sociaux, expliquée aux Français, votée par le Parlement, elle sera soumise au référendum du peuple ». Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on n’en prend pas le chemin.

 

05.11.2007

Démocratie idéale et démocratie réelle

Lorsque F. Bayrou a décidé de nommer « démocrate » le nouveau parti destiné à prendre la succession de l’ancienne UDF, je dois bien dire que cela n’a pas été pour moi un sujet particulier d’enthousiasme. Bien sûr, je comprends quelles sont les motivations qui fondent ce choix : d’une part, promouvoir un renouveau de la vie démocratique en France, contre une certaine confiscation du pouvoir par des oligarchies politiques ; d’autre part,  situer ce nouveau mouvement politique dans un courant mondial, une « internationale démocrate », qui regroupe des partis modérés dont l’importance va croissant aujourd’hui.

Mais mes réticences avaient également, de leur côté, leurs fondements, à commencer par le fait que la démocratie réelle – celle qui existe, dans les faits, ici ou là – est certes le moins mauvais des régimes politiques, mais que son fonctionnement est loin d’être idéal, et peut conduire à bien des errements.

Etymologiquement, comme chacun sait, la démocratie est le régime dont le principe de base est l’idée que la souveraineté (autrement dit, le pouvoir suprême) est détenue par le peuple : mais qu’advient-il si par exemple le peuple se laisse égarer, et se laisse aller à considérer comme de peu d’importances certains principes juridiques fondamentaux concernant le respect dû à la personne humaine ? Ce n’est pas une question d’école. Il suffit, pour s’en rendre compte, de penser au cas actuel de la loi autorisant les tests ADN pour les immigrés candidats au regroupement familial : il serait vain, ici, d’accuser un mauvais système de choix des représentants de la nation à la chambre des députés, et de le rendre responsable de l’adoption d’une telle loi ; en effet,  les sondages indiquent qu’une majorité de Français (pas très large, il est vrai) est favorable aux tests ADN, de sorte que si le projet de loi avait été soumis à un référendum populaire, il aurait été probablement adopté. On peut spéculer sur les causes de cet état de l’opinion, mais mon impression est que, d’une part, beaucoup de Français ignorent l’existence d’une législation bioéthique en France proscrivant les tests ADN (et ignorent donc encore bien davantage les raisons qui fondent la légitimité d’une telle législation), et sont en outre persuadés que renoncer aux tests ADN serait renoncer à tout contrôle des flux d’immigration, comme si ces tests étaient sur ce point le seul moyen de contrôle possible (ce qu’ils sont évidemment loin d’être).

A la limite, une façon caricaturale d’être « démocrate » consisterait à dire que la majorité qui a remporté les dernières élections ayant la légitimité de son côté, il faut obligatoirement se rallier à elle et à ses positions, quel que soit leur contenu : c’est à peu près le discours – qui m’a semblé proprement ahurissant – tenu par le député Thierry Benoît à Seignosse pour réclamer des alliances systématiques du Mouvement démocrate avec l’UMP. Si c’est vraiment cela être démocrate, alors je dis non merci ! On a déjà assez entendu, dans le passé, le discours consistant à dire que celui qui est politiquement minoritaire a nécessairement tort, on ne va pas refaire ce coup-là une fois de plus !

Dans ces conditions, quel sens légitime cela peut-il avoir de se proclamer « démocrate » ? Une chose me frappe dans le discours politique de F. Bayrou : quand il parle de « démocratie », il se réfère toujours, non pas à la démocratie réelle, mais à ce qu’on pourrait appeler la démocratie idéale. Et il n’hésite jamais à s’opposer à la démocratie réelle, lorsqu’elle lui semble en contradiction avec les principes de la démocratie idéale : on en trouverait un exemple parmi cent, dans la déclaration qu’il a faite récemment, à l’issue de la journée où il a déclenché un tollé à l’Assemblée pour empêcher l’examen de la proposition du Nouveau Centre visant à modifier les règles de financement des partis politiques : « même tout seul on arrive à faire reculer des majorités», a-t-il dit. Prise à la lettre, cette formule est absurde : qu’un seul homme fasse échec à la majorité, et c’en est fini de la démocratie, c’est même le début de la dictature – du moins si l’on raisonne en termes de démocratie réelle. Mais ici, il s’agissait visiblement, dans l’esprit de F. Bayrou, de bien autre chose : il s’agissait de dire que, lorsqu’une éventuelle mesure législative offense des principes de droit objectif, c’est un devoir de s’y opposer au nom d’exigences démocratiques idéales, et que ce n’est pas là une tâche impossible (on lui pardonnera la vantardise d’avoir prétendu y être arrivé tout seul : il n’a fait que réussir à ameuter l’opposition socialiste, mais on reconnaîtra que c’est quand même un bel exploit d’avoir réussi à mettre H. Emmanuelli de son côté…).

En quels termes précis définir la démocratie idéale ? Il y a un noyau d’idées simples sur lequel, me semble-t-il, tout le monde pourrait s’accorder : une démocratie fonctionnerait de façon idéale si le peuple prenait (grâce au vote) les décisions importantes, en se déterminant de façon éclairée, c’est-à-dire sur la base d’informations complètes, en se conformant à des principes juridiques objectifs tels que les droits de l’homme et du citoyen, et en n’ayant en vue que le seul intérêt général de l’ensemble de la communauté nationale (ce qui revient donc à exiger qu’il refuse de prendre en considération des intérêts particuliers) ; pour simplifier, je ne m’occupe pas ici de la distinction entre les différents types de pouvoirs, ni de leur nécessaire séparation. Quand on essaie de pousser cette définition plus loin dans le détail,  des divergences de vue peuvent survenir : ainsi, Rousseau pensait que dans une démocratie idéale, tous les citoyens –  dans la mesure où ils ont en vue le seul intérêt général, qui a un contenu objectif – voteraient de façon identique et unanime ; la rationalité de la décision de chacun serait un garant de son caractère parfaitement consensuel ; il n’y aurait donc pas de raison valable de division interne, et il serait dans ces conditions inutile qu’il existe une pluralité de partis et de projets politiques ; précisément, les partis politiques constitueraient, dans une démocratie, un ferment de division, qui ne pourrait trouver son origine que dans la prise en compte frauduleuse d’intérêts particuliers en lieu et place de l’intérêt général. De nos jours, le jugement de Rousseau nous semble peu acceptable, car il fait fi de la complexité des problèmes qui se posent dans le domaine politique, complexité si grande à la vérité qu’il est bien improbable qu’il n’existe qu’une seule conception rationnellement défendable de l’intérêt général ; de plus, même si tout le monde parvenait à se mettre d’accord sur des fins communes, il n’en demeurerait pas moins probable qu’une pluralité de moyens stratégiques pour parvenir à ces fins serait envisageable, et que leur efficacité respective serait matière à discussion. Obtenir le consensus des gens raisonnables est un objectif certes appréciable (et on sait d’ailleurs à quel point F. Bayrou y est personnellement attaché), mais sa recherche ne justifie nullement que l’on abolisse le principe du pluralisme, même dans une situation de démocratie idéale, et que l’on refuse par là-même l’existence de différents partis politiques, développant des projets divergents.

Une fois définie la démocratie idéale, on voit – ce n’est que trop évident – que la démocratie réelle, surtout si on la conçoit simplement en termes de vote du peuple souverain, se situe à cent lieues de l’idéal dont elle devrait s’inspirer. Le peuple n’est pas nécessairement bien informé, soit qu’il ne ne veuille pas, soit qu’il ne le peuve pas (par défaut de culture personnelle, ou par la faute de la partialité de certains médias) ; il n’est que rarement indifférent aux intérêts particuliers, et il faut reconnaître qu’il n’est pas toujours à blâmer, car un citoyen qui a pour préoccupation principale d’arriver à survivre financièrement dans une situation difficile n’a sûrement pas tort de chercher à améliorer son sort par son vote ; le peuple n’a pas forcément une attitude réfléchie et rationnelle par rapport à ses choix électoraux, et il faut bien reconnaître que les politiciens qui le manipulent en suscitant chez lui des réflexes irrationnels ne l’aident en rien dans la tâche qui lui incombe. Tout ceci est d’une vérité si criante, qu’une démocratie réelle, réduite au simple principe du vote populaire, courrait vite à sa perte. Et c’est bien pourquoi les législateurs qui élaborent les constitutions démocratiques ont toujours été attentifs à instituer des garde-fous qui encadrent les choix populaires, de telle sorte qu’ils ne risquent pas de s’égarer dans des sentiers hasardeux. Ainsi notre Constitution comporte-t-elle, en préambule, la Déclaration des Droits de l’Homme, et existe-t-il des institutions de vigilance, telles que le Conseil constitutionnel, qui ont pour but de veiller à ce que les lois adoptées par le Parlement n’enfreignent pas les principes du droit objectif. Ainsi les droits de la majorité issue du vote sont-ils encadrés de telle façon qu’elle ne risque pas d’opprimer la minorité (et, oui, il faut le répéter à l’adresse de T. Benoît, même si une formation politique ne se situe pas dans la majorité présidentielle, elle a le droit d’exister, de s’exprimer, de critiquer le gouvernement et le Président, et il reste toujours possible qu’un jour les faits donnent raison à ses critiques…). Ainsi le mode de choix des représentants du peuple doit-il faire l’objet d’un examen soigneux, et être modulé pour éviter qu’il ne débouche sur des situations politiques dangereuses ou ingérables.

Les démocraties réelles ne peuvent donc jamais s’en tenir au seul principe du vote populaire et doivent élaborer des structures pour compenser le fait qu’en leur sein les citoyens ne se comportent pas de la façon qui conviendrait pour qu’on ait affaire à une démocratie idéale. Ces structures sont faillibles, elles ont leurs insuffisances, leurs déficiences, leurs dérives, et je ne veux donc pas dire que le système français actuel soit à ériger en modèle indépassable. Il convient certes de le réformer chaque fois qu’il comporte un risque réel de confiscation du pouvoir par des oligarchies ; en ce sens, il est légitime de chercher à rapprocher la démocratie réelle de la démocratie idéale. Mais en aucune façon cela ne peut signifier qu’une telle réforme consisterait à faire reposer la démocratie réelle sur le seul vote populaire. Et surtout, il ne faut pas oublier que le plus important est peut-être de travailler à rendre les citoyens plus raisonnables et plus responsables dans leur choix, ce qui permettrait à soi seul de rapprocher la démocratie réelle d’une démocratie idéale.

Pour terminer, je voudrais dire que – malgré toutes les considérations précédentes – je ne crois pas qu’il faille montrer du doigt le « populisme » pour le condamner. C’est en fait l’emploi péjoratif du terme « populisme » que je n’aime pas : il respire le mépris du peuple, ce n’est que trop évident, et n’exprime rien d’autre que la suffisance d’intellectuels épris de leurs prérogatives, qui tiennent absolument à ce que le bas peuple ne mette pas directement son nez dans les affaires et ne sorte pas de sa supposée ignorance crasse, et accusent donc de « populisme » quiconque entend rendre la parole au peuple. Je n’imagine pas un instant qu’une telle attitude méprisante puisse être celle d’un véritable démocrate : quoique conscient des déficiences potentielles des décisions prises par le peuple, il s’interdira le mépris, et cherchera plutôt à élaborer un projet susceptible de promouvoir au sein même du peuple les capacités de choix raisonnable et responsable.

29.10.2007

F. Bayrou à Seignosse : "j'ai avec N. Sarkozy un conflit de valeurs"

(version condensée réalisée par mes soins, vous pouvez trouver la version intégrale sur www.bayrou.fr )

Nous porterons un seul nom – et c’est un grand nom – le Mouvement Démocrate. Le temps est venu que nous nous définissions, non pas par rapport aux autres, mais par rapport à nous-mêmes, à ce que nous sommes, à ce que nous voulons. Je n’ai jamais renié ce qu’il y a de juste dans l’aspiration du centre ; mais dire « centre », c’est se définir par rapport à la droite et par rapport à la gauche. Et nous, nous sommes démocrates ! Nous sommes démocrates, d’abord parce que « démo » veut dire « peuple », et parce que nous croyons au peuple davantage qu’à toutes les oligarchies, à toutes les confiscations de pouvoir et de privilèges. Nous sommes démocrates parce que nous croyons que l’état de citoyen est un état supérieur d’appartenance à la Cité. Et il y a un grand courant démocrate en formation dans le monde. Et le monde a besoin de ce courant.

En France avec nous, et bientôt, je le crois, dans l’ensemble des pays européens, l’organisation des démocrates dira que l’avenir ne se résume pas à la fatalité et à la soumission aux dominants.

La question est celle-ci : soumission ou résistance au modèle dominant dans le monde ? Il y a un modèle dominant, extraordinairement efficace, extraordinairement puissant. Ce modèle, c’est ce que j’ai appelé le « modèle d’inégalité croissante », où les inégalités s’accumulent au travers des générations. Une étude parue cette semaine montre que l’augmentation du niveau de vie des Etats-Unis, ces dernières années, a profité entièrement aux 5 % les plus riches de la population américaine, et, pour la moitié, aux 1 % les plus riches. Les 95 % autres, ceux qui travaillent, ceux qui triment, pour créer une croissance de l’ordre de 4 % par an, ceux-là ont stagné et reculé ! C’est une société inégalitaire, et ce n’est pas l’aspiration de la société française. L’inégalité croissante comme moteur des sociétés ; l’accumulation continue de capital au profit de quelques uns ; la prééminence de l’univers financier, obsédante, et qui fait que ce qui défile constamment au bas des écrans des chaînes d’information, ce sont les cours de la Bourse ; l’influence incroyable de cet univers sur la politique américaine – tout cela, c’est un modèle de société, et ce n’est pas le nôtre.

Je croyais, je crois, je croirai toujours que face à ce modèle dominant, quand bien même tout le monde plierait, il y aurait toujours dans le monde une résistance, et que cette résistance, c’est celle de la France ! Et si j’ai eu depuis longtemps une confrontation avec Nicolas Sarkozy, une confrontation sur le fond, c’est sur ce modèle de société. J’ai avec lui un conflit de valeurs, et cela va bien plus loin qu’une divergence sur les « mesures », comme on dit, qu’il faut décider et prendre. Ses choix montrent qu’il conduit la France, non pas à la résistance contre ce modèle dominant, mais à l’alignement sur ce modèle dominant !

C’est une question de valeurs ! Tous les hommes d’Etat français, depuis le premier jour de la cinquième République, tous ont partagé implicitement le même patrimoine de valeurs profondes. Qu’ils fussent de droite, de gauche, du centre, et pour certains, au-dessus, – ils avaient en commun une chose : ils ne s’alignaient pas. Ils étaient les porteurs et les garants de cette flamme de l’indépendance française, et de cette idée que nous, France, parmi les nations, notre destin était de porter des valeurs universelles pour le monde ! Chacun à sa manière, Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac.

 Et dans cette chaîne, voilà la rupture. Pour la première fois, avec des grands mots, avec de grandes figures, avec des citations à la pelleteuse de Jaurès – en réalité, au-dessous, l’œuvre entreprise, c’est l’alignement de la France sur le modèle qui domine le monde, et sur l’administration qui l’incarne le plus ouvertement. Le modèle où l’on propose l’argent comme valeur ! La ministre de l’économie, l’a dit, naïvement peut-être : le but du gouvernement, c’est de « réhabiliter l’argent, corollaire du succès ». Je pensais qu’il y a bien des choses à réhabiliter en France : l’effort, l’esprit critique, l’idée de justice, l’esprit démocratique, la séparation des pouvoirs, le respect des citoyens, l’amour de la liberté, mais j’avoue qu’il ne m’était pas venu à l’esprit que le but du gouvernement de mon pays pût être de réhabiliter l’argent. Et je conteste, en tant que père de famille, que le gouvernement vienne me dire que l’argent est le « corollaire du succès ». Comme pères de famille, comme éducateurs, nous passons notre vie, et c’est parfois difficile, à expliquer qu’il y a autre chose dans la vie, d’autres dignités, d’autres grandeurs, d’autres succès que l’argent ! Et nous aimerions bien que le gouvernement nous aide dans cette bataille qui consiste à transmettre à nos enfants une hiérarchie des valeurs, morales, intellectuelles, philosophiques, spirituelles !

L’argent, les biens matériels, il en faut, il y a beaucoup de gens qui en manquent ; quelque chose me dit qu’il y aura dans les mois qui viennent, beaucoup de Français qui en auront moins.  Les premières décisions du gouvernement, les premiers votes de la majorité ont été pour distribuer 15 milliards d’euros que la France n’avait pas, aux plus aisés de nos compatriotes. On a aggravé le déficit du pays alors qu’il fallait le réduire, pour faire, selon le mot du Ministre des Finances allemand, des cadeaux à une clientèle électorale. Et bien sûr, ce n’est pas juste. Mais mon inquiétude va au-delà : je crains que ce ne soit contre-productif. Car si on voulait dépenser cet argent, il fallait le concentrer sur la production et l’emploi (c’est ce que je proposais, à ma manière, de faire avec les deux emplois sans charges). Quand le moment viendra où, en raison de ces décisions, nous allons être rattrapés par la réalité – par l’impératif des comptes qui dérapent –  alors ces largesses vont revenir en boomerang, et les Français vont répondre : « vous nous demandez des efforts à nous qui avons peu, pourquoi alors avez-vous été si généreux avec ceux qui ont beaucoup ? ».

Il y a dans la majorité des hommes et des femmes de droite qui, sans pouvoir le dire, sans oser le dire, partagent cette inquiétude. Mais – et c’est un drame pour la France – nous avons des institutions qui interdisent la parole libre. Nous avons des institutions et une pratique institutionnelle qui sont indignes d’un grand pays comme le nôtre, indignes d’une démocratie ! Nous, le pays de la Révolution, nous acceptons tous les jours quelque chose qui n’est accepté dans aucun autre pays du monde démocratique : nous acceptons l’absolutisme présidentiel ! Le Président de la République décide de tout, tranche sur tous les sujets, le gouvernement a disparu. Chacun pour être bien vu du pouvoir se précipite dans un concours de lèche permanent, le cirage de pompes est devenu un sport national dans notre pays. Les journaux économiques les plus sérieux vous expliquent que les grandes décisions qui vont concerner l’avenir économique de la nation ne peuvent être prises que par le Président lui-même. Et l’absolutisme présidentiel est devenu tel que le secrétaire général de l’UMP s’est cru obligé de faire une très sérieuse déclaration publique pour dire qu’il va falloir que l’on règle en France le statut de l’épouse du chef de l’Etat : « il faut le faire, dit-il, nous sommes en retard : les monarchies ont traité cette question depuis longtemps ». En quel temps vivons-nous, qu’il faille rappeler au premier responsable du parti au pouvoir que, précisément, nous ne sommes pas une monarchie –  nous sommes une République, et nous avons bien l’intention de le rester ?

Nous nous fixons comme but, comme citoyens, de faire sortir la République de l’absolutisme et de la faire entrer dans l’ère nouvelle d’une authentique démocratie, comme celles qui existent dans les pays du même niveau de développement que le nôtre. Et pour cela, de retrouver la pierre de fondation de toute constitution démocratique, qui est la séparation des pouvoirs.

Nous allons commencer dans les semaines qui viennent la construction qui consiste à défendre dans notre pays une idée d’une démocratie de plein exercice, dans laquelle les citoyens sont pris au sérieux, et pas seulement considérés comme des objets de communication.