04.01.2008

La folie des objectifs chiffrés

Les ministres notés d’après des indicateurs qui ne sont que très partiellement sous leur contrôle ! Il faut se pincer pour le croire ! C’est là l’ahurissante mesure qui a été annoncée jeudi par F. Fillon, dans la droite ligne de la « culture du résultat » qui fait partie de l’idéologie de N. Sarkozy.  

Par exemple, mon ministre de tutelle, celui de l’Education Nationale, sera jugé, entre autres d’après le nombre d’heures supplémentaires effectuées par les enseignants : ça tombe mal, parce que je suis fermement décidée à n’effectuer aucune heure supplémentaire de mon plein gré, étant opposée à la réduction du nombre des enseignants et à la baisse de qualité de l’offre d’éducation qui l’accompagnera nécessairement. Et je crois que beuacoup de mes collègues sont d’accord, sauf peut-être ceux qui ont du mal à boucler leur budget mensuel. C’est mon libre choix, c’est le leur. Qu’y peut notre ministre ? Rien, le pauvre, il ne peut contrôler notre libre-arbitre. Ou alors… il faudrait qu’il invente des moyens de coercition, grossiers ou subtils. Subtils : par exemple, employer des méthodes de « communication » particulièrement persuasives, et nous ensorceler de beaux discours pour nous motiver miraculeusement aux heures supplémentaires – mais il y a peu de chance que cela marche, les enseignants ont de l’esprit critique et ne se laissent pas ensorceler si facilement. Moyens de coercitions grossiers :  il s’agirait d’éventuelles sanctions, par exemple de retards d’avancement de carrière si on n’accepte pas de faire des heures supplémentaires… ou tout simplement de mettre les proviseurs dans une situation telle qu’ ils seraient acculés par la pénurie à contraindre les enseignants de faire des heures supplémentaires, ce dont ils ont théoriquement le pouvoir. Dernière solution – ultime recours pour le ministre – trafiquer les statistiques officielles pour donner l’impression que les objectifs chiffrés sont remplis… N. Sarkozy avait mis au point des méthodes éprouvées dans ce domaine lorsqu’il était encore au ministère de l’intérieur, de manière à maximiser son autosatisfaction…

Nous y voilà donc : il s’agit de contrainte (dans le cas où le ministre renoncerait à tricher). On « met la pression » sur les ministres, en les menaçant de mal les noter (et de les virer ?) s’ils ne remplissent pas les objectifs chiffrés qu’ont leur a fixés. Les objectifs en question sont-ils réalistes ? Et quand bien même ils le seraient, quels moyens les ministres ont-ils de les réaliser ? Ces questions sont taboues : nous sommes dans la « culture du résultat », ce qui veut dire concrètement : il n’y a que le résultat qui compte, on vous somme de réussir, ou sinon gare. Autrement dit : si « en haut » (au sommet de l’Etat) on ne vous donne pas les moyens de remplir les objectifs fixés, trouvez-les vous-mêmes. Et peu importe lesquels, honnêtes, malhonnêtes, attentatoires à la liberté individuelle des Français ou pas, peu importe. Il n’y a que le résultat qui compte, on vous dit. Soyez efficaces, point barre.  

Toutes les contraintes sont alors considérées comme justifiées - sinon celles auxquelles on recourt en pleine lumière, du moins celles qu’on exerce en coulisses, ou de manière indirecte. Et donc, il y a fort à croire que les malheureux ministres répercuteront la contrainte à l’échelon inférieur – celui des Français ordinaires – pour être bien notés.

Certes, certaines contraintes d’origine ministérielle sont parfois justifiables en termes de droit : par exemple, quand une loi a été votée ou un décret pris et qu’il est du ressort d’un ministère d’exercer des contrôles pour vérifier que cette loi est correctement appliquée par les fonctionnaires et les institutions relevant de sa tutelle. J’imagine que le contrôle de l’assouplissement de la carte scolaire relève en partie de ce cas, encore que pas totalement (car il risque de poser des problèmes d’organisation considérables, voire insolubles sur le terrain,  ce qui prouve d’ailleurs qu’il s’agit d’une mauvaise mesure).  

Mais bien des objectifs chiffrés présentés par F. Fillon ne relèvent pas de ce cas. Par exemple, la ministre de la Santé sera jugée, entre autres, sur le « taux de consultations médicales ne donnant pas lieu à prescription de médicaments ». J’ose à peine imaginer quelles recettes la Ministre va devoir inventer pour forcer les médecins à renvoyer le plus grand nombre possible de patients sans prescription, ce qui est dépourvu du moindre sens, dangereux et inégalitaire (désormais, un médecin ne voudra plus prescrire un sirop pour la toux lors d’un gros rhume : résultat, le patient devra se le payer à ses propres frais – s’il le peut !). Autre cas : la ministre de la Culture sera évaluée sur « la fréquentation des musées lorsqu’ils sont gratuits ». Comme on ne peut guère trouver de moyen de forcer les Français à aller dans les musées le dimanche, il ne restera à C. Albanel que de l’arme de la « communication » - je veux dire de la pub, ou peut-être celle de l’invention d’ « attractions culturelles » motivantes… La pauvre, je la plains déjà… Si j’étais militante UMP, je me précipiterais dans les musées par compassion pour elle… (quant aux Français qui vont se mettre à travailler le dimanche, ils n’iront sûrement pas au musée ce jour-là…).

Je ne suis libérale qu’à moitié – parce que les exigences de solidarité et de justice imposent qu’on assigne des bornes au libéralisme – mais je dois bien dire que quand j’entends prononcer des discours pareils, ma moitié libérale se rebiffe. Davantage même : j’ai honte du gouvernement de mon pays, aussi honte que le jour où l’amendement sur les tests ADN a été soumis au Parlement. On humilie les ministres, on s’apprête à créer une recherche de l’efficacité fondée sur la contrainte permanente. Enfin, le lecteur voit bien qui se cache derrière ce « on »…

Derrière tout cela, on voit bien la marque du « tout est possible » auquel croit avec constance N. Sarkozy. Si on veut vraiment on peut toujours,  se plaît-il à penser. Ce n’est pas une vérité universelle. En matière économique, il a pu faire l’expérience qu’il ne suffit pas de vouloir pour amener un point supplémentaire de croissance, ou pour augmenter le pouvoir d’achat. Mais dans d’autres domaines la tâche est peut-être un peu moins irréaliste – à condition toutefois que volonté signifie alors : résolution de recourir à tous les moyens de contrainte imaginables. Et même, hélas, de ne prendre en compte, le cas échéant, aucune considération humaine si elle entrave l’efficacité recherchée.

 C’est bien cela qui se joue déjà avec les objectifs chiffrés en matière d’expulsion d’immigrés en situation irrégulière : puisque les préfets ont une obligation de résultat, ils ne peuvent pas se permettre d’états d’âmes qui les amèneraient à tenir compte d’éventuels drames humains, si leur quota n’est pas atteint. C’est bien en vain que B. Hortefeux, dans une interview récente au « Parisien », a affirmé que sa politique de fermeté en matière d’immigration clandestine restait toujours prête à faire les exceptions nécessaires en face des situations de drame humain : l’esprit du système qu’il a instauré l’exclut radicalement, puisqu’il faut à tout prix atteindre l’objectif fixé. Bébé en centre de rétention,  conjoint étranger de Française enceinte menacé d’expulsion, étrangers atteints de troubles psychiatriques réexpédiés chez aux sans s’occuper de savoir s’ils pourront être soignés là-bas : on a déjà  vu beaucoup de choses dans ce domaine précis. Que nous reste-t-il encore à voir dans les autres secteurs ?  

Nous, démocrates, ne pouvons en aucune façon admettre l’idée que – en politique ou ailleurs – la fin justifie les moyens.

05.12.2007

Arrêtons de stigmatiser les chômeurs !

 Il ne faudrait pas que les nouveaux travaux gouvernementaux sur les stratégies de réinsertion deviennent une  occasion de réactiver le discours de stigmatisation des chômeurs…

Le 23 novembre, M. Hirsch a ouvert les travaux du Grenelle de l’insertion, pour engager le chantier d’expérimentations en matière de stratégies de réinsertion des victimes de l’exclusion. Il y sera question de l’unification des contrats aidés, de l’accès à la formation professionnelle pour les chômeurs de longue durée, et bien sûr de la mise en œuvre du fameux « Revenu de Solidarité Active » (RSA), permettant de cumuler minima sociaux et reprise d’un travail à temps partiel. L’instauration d’un revenu de solidarité active était l’une des rares mesures à avoir été, sous une forme ou sous une autre, commune aux programmes des trois principaux candidats à la Présidentielle. Sujet consensuel s’il en fût, et qui réunit en sa faveur la suffrages de la droite, de la gauche et du centre ? En un sens, oui, et l’on ne peut que se réjouir qu’un chantier de réformes en faveur de la réinsertion socio-professionnelle soit à l’ordre du jour.  

Mais, d’un autre point de vue, l’aspect technique de la mise en œuvre du RSA n’est pas tout : il faut aussi être attentif au sens qu’on donne à cette mesure, dans le cadre d’un projet de société global. Sur ce point, comment ne pas être sensible au fait que le discours accompagnant la mise en œuvre de ce projet peut être lourd de sous-entendus ? et que ceux-ci peuvent être parfois choquants sur le plan des principes ?

On sait le parti que N. Sarkozy avait tité, dans sa campagne présidentielle, de l’idée qu’il fallait refuser l’« assistanat », présentée comme une "capitulation morale"  susceptible d’encourager à la paresse ceux « qui ne veulent rien faire pour s’en sortir », bref, la masse des déméritants qui ne veulent pas se lever tôt et préfèrent la fraude au travail. Je croyais, avec soulagement, que N. Sarkozy en avait fini avec cette écoeurante démagogie, qui visait à rallier à lui ceux qui travaillent dur pour gagner leur maigre salaire, en les dressant contre les supposés paresseux et fraudeurs. Mais il est trop tôt pour savoir si c’est tout à fait acquis.  

Le 2 octobre dernier, dans un discours prononcé à Dijon, au moment même où il confiait à M. Hirsch le soin d’organiser le Grenelle de l’insertion, le Président de la République a repris l’idée qu’il voulait « bousculer le modèle social français » pour en finir avec la « politique d’assistanat généralisée ». La dépêche AFP rapportant cette déclaration, et qui a été reprise dans la plupart des journaux, ajoute que le Président avait «auparavant estimé » qu’« il ne devrait pas y avoir de minima sociaux sans contrepartie d’une activité minimale ».  Il y a une ambiguïté dans le texte de l’AFP : on n’arrive pas à savoir si cet « auparavant » renvoie au début des déclarations faites à Dijon, ou s’il ne fait que rappeler une proposition de campagne bien connue, faite dans le passé par le candidat Sarkozy.

En tout cas, c’est le terme de « contrepartie » qui blesse dans cette déclaration : il s’agit d’un contrat « donnant, donnant »,  qui nie l’idée même qu’il puisse exister un droit fondamental et inconditionnel à l’existence, reconnu à tout être humain. Autrement dit : faites d’abord preuve d’un minimum de bonne volonté, et seulement ensuite on vous reconnaîtra le droit d’avoir un minimum pour vivre. Cela signifie, en outre, que l’on envisage sérieusement la possibilité que ce minimum de bonne volonté ne soit le plus souvent pas là,  si l’on ne « met pas la pression » pour exiger une contrepartie aux aides sociales. Que, donc, le chômeur préfère paresseusement toucher son aide sans rien faire, plutôt que d’essayer de se remettre au travail. Certes, pour l’instant, on n’en est pas encore aux menaces de sanction, et le sens même du RSA est d’utiliser la « carotte » plutôt que le « bâton », de dire aux RMIstes : si au moins vous acceptez de travailler quelques heures, vous pourrez gagner plus que les simples minima sociaux ;  ce faisant, on pense qu’on les encouragera par la méthode douce, c’est-à-dire par l’intéressement financier,  à – comme on dit – se « remettre au travail ».  

Le problème posé par ce langage, c’est qu’il méconnaît de façon criante la situation d’une bonne partie des RMIstes. Si les RMIstes ne se remettent pas au travail, c’est souvent, tout simplement, qu’ils n’arrivent pas d’une part, à trouver un emploi à temps plein, ou du moins à temps partiel suffisant pour vivre,  et que d’autre part ils n’avaient, jusqu’à maintenant, pas le droit de droit de cumuler de « petits boulots », plus faciles à décrocher, avec leurs aides sociales. L’idée – parfaitement absurde – qui prévalait jusqu’à il y a peu, était qu’un RMIste qui travaillerait quelques heures tout en touchant une aide sociale serait, ni plus ni moins, un « fraudeur » ! Si la société vous interdit dans ces conditions de travailler, comment pourriez-vous avoir envie de reprendre le travail ?  Et c’était d’autant plus dramatique que, dans beaucoup de cas, les minima sociaux ne suffisent pas pour vivre, par exemple dans le cas d’une femme seule qui a des enfants à charge, ou bien pour un chômeur de longue durée qui vit à Paris et n’a pas les moyens de se payer un loyer avec le seul RMI. Que faisaient dans ces conditions les RMIstes ? Soit ils étaient « légalistes » et fuyaient les petits boulots pour ne pas perdre leur allocation, tout en prenant le risque de ne pas arriver à joindre les deux bouts avec les seuls minima sociaux. Soit (la chose n’est pas rare) ils « fraudaient », cumulant de petits boulots avec leur RMI – travail « au noir » à proprement parler, ou tout au moins travail dissimulé aux caisses d’allocations sociales –  mais prenaient alors le risque de perdre leur allocation s’ils étaient découverts.  

S’il y a un intérêt du RSA – et il y en a bien un ! – c’est précisément de mettre fin à la situation inique qui prévalait jusqu’ici. Désormais, un RMIste aura le droit de travailler sans être stigmatisé comme un fraudeur :  le RSA est un vrai progrès, au sens où il rétablit un droit au travail qui était auparavant bafoué ! Encore faudrait-il qu’on tienne ce langage haut et fort, au lieu de traiter le chômeur de longue durée comme un éternel coupable.  Coupable soit de travailler alors qu’il touche son allocation, soit de ne pas travailler (parce qu’il préfèrerait vivre de son allocation), soit – pourquoi pas tant qu’on y est dans la mauvaise foi – des deux à la fois.  

Il y avait cependant, dans le discours prononcé à Dijon par le Président de la République,  une phrase qui serait susceptible d’aller dans le bon sens – « je ne suis pas d’accord pour acheter la bonne conscience de la société à coup d’allocations » –  si on choisit de l’interpréter comme signifiant : « je considère que la société n’est pas quitte à l’égard du chômeur lorsqu’elle lui a versé une allocation ».  Est-ce vraiment là ce que N. Sarkozy voulait dire ? Je ne sais pas.

En tout cas, interprétée comme je viens de le dire, cette phrase exprimerait une posture totalement différente de celle exigeant que les chômeurs fournissent un travail en contrepartie des minima sociaux. Il s’agirait cette fois-ci de dire que tout chômeur de longue durée a droit à un travail rémunéré, même s’il ne s’agit que de quelques heures : la société lui doit cela – et pas seulement une allocation –  parce que ces quelques heures de travail l’aident à ne pas sombrer dans l’impression d’être complètement exclu et marginalisé ; elle les lui doit, non seulement pour procurer au chômeur quelques revenus additionnels, mais aussi et surtout pour lui garantir une dignité que l’exclusion complète hors du monde du travail risquerait d’entamer.  Seul ce langage respecte totalement la personne du chômeur !  

Il reste, bien entendu, que le RSA n’est pas la panacée. Il ne saurait dispenser de mener une politique nationale pour le retour vers le plein emploi. Et surtout, il ne permet pas d’apporter une aide à la petite fraction des chômeurs de longue durée qui, pour des raisons psychologiques profondément ancrées dans leur histoire personnelle, sont au moins pour l’instant hors d’état d’assumer la responsabilité de quelques heures de travail. Il ne faudrait pas oublier ceux-là.