14.01.2009

Florilège du nouvel an

 

    Il n’est pas évident, par les temps qui courent, de souhaiter à tous une bonne année… A défaut de pouvoir découvrir des raisons d’espérer, je propose de relever quelques-unes des perles qui ont émaillé notre rentrée politique de nouvel an.

    LAURENT FABIUS, d’abord, dont on trouve les propos suivants dans Le Parisien du mardi 6 : « Chaque président a porté une grande idée : De Gaulle une certaine idée de la France, Pompidou le développement industriel, Giscard la modernisation de la société, Mitterrand la construction européenne, Chirac l’équilibre de la République. Pour Nicolas Sarkozy, sa grande idée semble…lui-même. Face à l’ampleur de la crise, cela paraît un peu court ».  Fabius, leur vieil ennemi, tressant des lauriers à Giscard et Chirac – il faut se pincer pour le croire ! A quelles extrémités n’est-on pas poussé pas les dérives actuelles ! Ou serait-ce que Laurent Fabius apprend la sagesse en vieillissant ? Encore un petit effort, camarade Fabius, et vous allez rejoindre le MoDem.

    Quant à Jacques Chirac, il doit avoir quelques secrètes consolations d’avoir quitté le pouvoir : jamais on ne l’a tant loué ni apprécié qu’aujourd’hui en dehors de son propre parti … Merci qui ?

 

    RACHIDA DATI, bien sûr, a été la reine du buzz sur la Toile cette semaine. La question est sur tous les blogs, et dans tous les journaux : est-elle une héroïne admirable, modèle de dévouement au travail, ou au contraire donne-t-elle un mauvais exemple à la société en reprenant le travail cinq jours seulement après son accouchement par césarienne ? Bien sûr, elle est libre de gérer sa santé comme elle l’entend, et elle a les moyens d’entretenir une nounou en permanence pour sa petite Zohra. Mais écoutons plutôt ses propres paroles, telles qu’elles sont rapportées par Le Parisien du samedi 10 : en fait, elle consacre beaucoup plus de temps qu’on ne l’imagine à son bébé, car, dit-elle, « un bonheur s’est réalisé et j’en profite vraiment »… « sans pour autant sacrifier mes responsabilités et mes devoirs ». En clair : il y a d’un côté les responsabilités et les devoirs, c’est-à-dire le travail, et de l’autre la maternité, c’est-à-dire le plaisir. Loin de moi l’idée de critiquer qu’on trouve du plaisir dans la maternité… mais enfin, je croyais naïvement  que s’occuper de son enfant était une responsabilité et un devoir, tout autant qu’un plaisir dont il s’agit de « profiter »… eh bien, semble-t-il, ce n’est pas ce que pense Rachida Dati. Elever un enfant n’est pas une valeur, ce n’est pas le lieu d’un engagement éthique… La valeur est du côté du travail, et de lui seul… Soyons sérieux : peut-on réellement construire une société saine sur l’idée qu’un enfant est juste un objet de consommation, et que la construction du lien familial est entièrement étrangère à la sphère éthique ? Je suis prête à reconnaître que l’idée est malheureusement dans l’air du temps, mais il est à déplorer que le discours  moralisateur sur la revalorisation du travail dont le pouvoir sarkozyen ne cesse de nous abreuver ne fasse que relayer ce qui est en vérité la négation même de l’éthique. Il y rajoute une deuxième erreur, aussi dangereuse que la première : celle de faire croire que la seule forme de lien social utile à la collectivité est celle qui se noue au travail –  et pourtant, il est facile de se représenter que, si l’on réduisait les rapports sociaux au seul monde du travail, cela aurait pour effet de dissoudre le corps social entier assez rapidement… Tous les psychologues nous le répètent, la qualité des relations familiales (et des autres relations d’ordre privé) d’aujourd’hui fait l’équilibre de la société d’aujourd’hui et  de celle de demain tout à la fois.

    Autrefois, on considérait, avec le langage naïvement patriotique d’alors, qu’une mère de famille qui consacrait son temps à élever ses enfants « travaillait  pour la France »…maintenant, il y a quelques internautes fanatiques qui, sur les forums de discussion, se sont permis de traiter les mères en congé de maternité de paresseuses et d’assistées… Est-ce cela, la « rupture » ? Peut-être… En tout cas, ce n’est pas la « politique de civilisation ».

 

     Enfin, la palme de l’horrible revient incontestablement au député UMP PHILIPPE HOUILLON – ancien rapporteur de la commission Outreau sur le rôle du juge d’instruction – qui a déclaré, dans Le Parisien du mercredi 7, à propos de la réforme de la procédure judiciaire voulue par N. Sarkozy : « Pour quelle raison le parquet devrait-il être indépendant ? Son rôle est de mettre en œuvre la politique pénale déterminée par le gouvernement » En d’autres termes : le Parquet – ensemble de magistrats placé sous la dépendance du garde des Sceaux (ministre de la Justice), et auquel reviendrait désormais, dans le cadre de la réforme, le rôle exclusif d’instruire l’accusation – doit faire son travail sous le contrôle direct du gouvernement – et on ne voit pas comment il pourrait en être autrement, puisqu’il n’y a aucune raison pour qu’il soit indépendant du pouvoir exécutif. On ne voit pas… c’est vite dit, ou alors il faut vraiment avoir une mauvaise vue ! Monsieur Houillon, vous qui êtes censé avoir une compétence dans le domaine judiciaire, ignorez-vous que la France a une constitution ? Ignorez-vous que dans le préambule de cette constitution figure la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 ? Et que l’article 16 stipule que « toute société dans laquelle la séparation des pouvoirs n’est point déterminée n’a point de constitution ». Le pouvoir judiciaire – c’est une exigence élémentaire pour assurer l’impartialité de la Justice – doit être séparé autant qu’il est possible du pouvoir exécutif ; la séparation par rapport au pouvoir législatif étant nécessairement moindre, puisque les tribunaux doivent rendre leurs jugements conformément aux lois votées par les législateurs (mais elle doit s’arrêter là). Voyez comme les fondamentaux de la République sont superbement ignorés par les députés du parti au pouvoir ! Il ne faut pas oublier, comme le rappelle le juge Van Ruymbeke dans le Journal du Dimanche du 11, que ce sont les dossiers les plus sensibles qui sont actuellement traités par les juges d’instruction, en particulier dans le domaine politico-financier, et que si on décide de confier sa tâche à un Parquet dépendant de l’exécutif, ces affaires, tout simplement, « on ne les traitera plus », elles passeront à la trappe, ce qui arrangerait du monde dans le corps politique. A l’inverse, F. Bayrou propose de rendre le pouvoir judiciaire totalement indépendant du gouvernement, en supprimant l’attribution au ministre de la Justice de la fonction de Garde des Sceaux.

 

Bonne année quand même...

20.09.2008

LE PROJET DEMOCRATE : DISCOURS DE F. BAYROU

LE PROJET DEMOCRATE

DISCOURS DE F. BAYROU POUR LA CLOTURE DE L’UNIVERSITE DE RENTREE

DEMOCRATE (EXTRAITS CONDENSES)

 

 (…) Il y a trois mois, suite à un de ces incidents dont la Corse est hélas familière – incident qui aurait pu être gravissime puisqu’on a mis le feu au bureau du Président du Conseil régional de Corse – l’Elysée n’a rien dit. Cependant, on a mis le pied sur la pelouse de M. Clavier et alors le Directeur de la sécurité publique en Corse a sauté !

Ceci n’a qu’un nom, c’est le « fait du prince » et son « bon plaisir ». C’est l’arbitraire et l’intimidation, car le sens véritable d’une telle décision est que « si vous ne respectez pas ce que je considère comme essentiel, y compris comme préférentiel, alors vous sauterez ».

Ceci, ce n’est pas l’Etat, ce n’est pas le service de l’Etat, ce n’est pas le service public, ce ne sont pas les principes qui font que la République se protège de l’arbitraire. Je le dis, l’arbitraire et la République sont inconciliables et contradictoires. En refusant de céder à l’arbitraire, c’est la République que nous défendons.

Je connais bien ceux qui seront les victimes de tout cela. Ce sont la jeune fille ou le jeune garçon qui ne bénéficient pas du privilège de la naissance, qui n’ont pas les relations qui leur permettent de voir s’arranger les choses, qui leur garantissent qu’ils vont bénéficier des avantages et des protections qui leur permettront d’avoir accès aux responsabilités et à l’aisance.

Nous voyons se multiplier l’arbitraire au détriment du bien commun – affaire Tapie, fichier Edwige, limogeage en Corse – mais nous sommes là pour dire au prince qui nous gouverne selon son « bon plaisir » : « Excusez-nous, mais la France n’est pas un peuple de sujets, c’est un peuple de citoyens ! ». Et en s’appuyant sur cette capacité de résistance, les Français chercheront une espérance. Ce que les Français chercheront, c’est quelque chose de très simple et de très grand en même temps. Ils chercheront une société humaniste pour prendre la place de la société d’injustice qui est actuellement au pouvoir.

 

Je voudrais maintenant évoquer devant vous les (quatre) axes principaux de ce qui me paraît devoir être la société humaniste pour le XXIème siècle.

 

Le premier axe consiste en une société créative. Toutes les créations sont indispensables. Et pour moi cela concerne l’entrepreneur, le créateur d’entreprise, le chercheur, l’artiste… La création économique, la création de sciences et de techniques, et la création culturelle relèvent toutes trois du même univers de la société créative. Cela a pour moi trois grands chapitres d’application :

- il faut une réhabilitation de la recherche fondamentale, car il n’y a pas de recherche appliquée s’il n’y a pas de recherche fondamentale ;

- il va falloir que nous pensions les principes et la méthode d’une réforme fiscale de grande ampleur qui favorise l’initiative et le risque au lieu de les pénaliser, qui donne l’avantage à l’initiative et non pas à la rente, c’est-à-dire à peu près le contraire de ce que nous faisons aujourd’hui ;

- enfin, nous devons réfléchir à la légitimité d’une politique industrielle : nous vivons dans des temps de fonds souverains ; je pense nécessaire que nous réfléchissions au cadre d’une politique industrielle moderne pour combler un certain de nombre de trous béants dans le paysage industriel de notre pays

Après une société créative, nous devons avoir une société juste. Or, la justice, cela commence simplement à l’école et en maternelle. C’est pourquoi je préconise un effort national, concentré sur le plus jeune âge dans les milieux fragiles – avec un programme de recherche sur la petite enfance et une stratégie d’éducation des familles, lorsque les enfants sont en situation de ne pas trouver l’équilibre nécessaire.

Je veux ouvrir la réflexion sur ce que l’on appelle l’ « élitisme républicain » : il y a quelques décennies, en France, toutes les familles modestes savaient comment il était possible de réussir dans la vie, en travaillant bien à l’école ; ainsi, des fils de famille humbles arrivaient souvent à des situations de responsabilité qui faisaient respirer la société, car les responsables de demain étaient issus de classes de la société qui n’étaient pas dominantes ou favorisées ; aujourd’hui, cela existe infiniment moins qu’autrefois. Nous devons repenser le « fléchage » qui permet à une personne, même si elle vient d’un milieu sans relation et sans influence, d’occuper dans la société, un jour, des situations de reconnaissance et de responsabilité.

Enfin, il y a une question terriblement sensible : il faut que nous ayons une réflexion concrète sur un plan pluriannuel d’évolution des bas revenus dans la société française. Travail, revenu du travail, retraite : comment faire pour que, simplement, un peu d’oxygène soit offert.

Société durable, enfin. Immense question car c’est celle du droit des générations futures, du droit des plus jeunes et de ceux qui vont naître. En même temps, puisque j’évoque un pacte inter-générations, cela veut dire qu’il faut désormais poser les questions qui vont avec l’augmentation, en nombre très important, du grand âge.

Deuxième idée : soutien crédible et ambitieux aux éco-industries, dans l’affirmation qui est la nôtre d’un développement durable concret. Ce n’est pas un hasard si j’ai visité tant d’usines consacrées au photovoltaïque. On est devant une multitude d’éco-industries et un pays aussi avancé technologiquement que le nôtre doit naturellement pouvoir porter une démarche éco-industrielle.

Enfin, troisièmement, les déficits publics. Il faut sortir du faux-semblant que représentent les chiffres actuellement évoqués : 3 % de déficit public, c’est 20 % de déficit de la dépense publique quotidienne : tous les jours on reçoit 80 et on dépense 100. Je pense qu’il faut se fixer un objectif deux fois plus ambitieux, celui de 1,5 % du PIB en déficit public.

Enfin, dernier grand sujet, après la société créative, juste et durable : il faut que cette société soit démocratique. Ce qui veut dire : séparation des pouvoirs ; une loi électorale juste dans laquelle tous les grands courants du pays auront une représentation autonome sans avoir besoin d’aller faire allégeance ; refonte de la démocratie locale qui est aujourd’hui un labyrinthe incompréhensible ; interdiction de la dépendance entre médias et pouvoir exécutif (il faut une loi qui interdiese à des industriels dépendant des commandes de l’Etat d’être à la tête des grand moyens d’expression en France) ; enfin, indépendance de la Justice (un garde des Sceaux qui ne soit pas soumis à l’autorité gouvernementale, mais qui soit indépendant devant la représentation nationale).

 

Si nous voyons juste, le besoin de société humaniste se fera plus présent chaque jour, et un jour, autour de ce projet, autour de cette alternative, il y aura, je le crois, une majorité de Français.

Ce n’est pas un projet de compromissions qui s’accompagnent des dérives actuelles : c’est un autre projet de société, et non pas une soumission au projet de société actuellement dominant.

Le jour où la question de l’alternance deviendra à l’ordre du jour, la question sera celle de l’efficacité : toute majorité suppose des rassemblements, et le rassemblement suppose d’accepter la différence. Non pas de rechercher l’alignement, la dépendance ou la soumission, mais d’accepter la différence et, s’il le faut, la concurrence. Jusqu’à présent, la règle en France, c’est de ne parler qu’avec les gens qui sont d’accord avec vous. Moi, quand je vois des concitoyens qui ont eu jusqu’à présent un parcours, un engagement, une filiation qui n’était pas la mienne, je ne vois pas en eux des ennemis, des adversaires ou des étrangers, je vois en eux de concitoyens, et nous aurons bien besoin les uns des autres le jour où il s’agira de construire ensemble !

Je sais bien qu’il n’est pas facile de passer les frontières, mais c’est en passant les frontières que l’on bâtit des pays pionniers.