Isabelle Dupéron, adhérente du Mouvement Démocrate

LES ORIGINES DE MON ENGAGEMENT POLITIQUE

 

La campagne de la présidentielle 2007 a été marquée par le retour – assez inattendu –  des valeurs dans le discours politique français. « Je ne mène pas un combat politique, je mène un combat idéologique. On fait campagne sur des valeurs. C’est en prenant des risques qu’on va gagner. Je crois qu’on emporte tout ou qu’on n’emporte rien. Cette stratégie-là c’est la seule qui permet de gagner, mais je vais vous dire, c’est la seule qui permet d’être heureux » :  étranges phrases prononcées par N. Sarkozy devant les parlementaires UMP en fin de campagne présidentielle (d’après Y. Reza). Ce qui est plus surprenant encore, c’est que ces mots auraient pratiquement avoir pu été prononcés, à l’identique, par les autres candidats à la présidentielle.

Et ce fut ce retour des valeurs qui me réveilla de mon long sommeil apolitique : enfin, les enjeux essentiels étaient abordés, pour le meilleur ou pour le pire ; il n’était plus possible de rester neutre ou indifférent en face de ce qui se passait, ou plutôt de ce qui se disait.

D’un côté, les media reprenaient en boucle le discours stigmatisateur, moralisateur, hypocrite jusqu’à la manipulation, de N. Sarkozy – celui qui répartit méthodiquement et sans nuance la population en deux catégories, deux petites cases bien séparées, les méritants et les non-méritants, les dynamiques et les flemmards, les honnêtes et les fraudeurs, et clame haut et fort que la République n’a à s’intéresser qu’à ceux qui sont dans la « bonne » case (qu’adviendra-t-il des citoyens de « mauvaise » volonté ? peu importe, on s’en moque ; et qui assumera la délicate tâche de tracer la ligne de démarcation exacte et immuable entre les deux cases ? on n’en dit mot, et chacun peut, en imagination,  placer du côté des « indignes » les boucs émissaires qui lui agréent).

D’un autre côté, on entendit se lever une voix surprenante, celle de F. Bayrou – tellement surprenante, à la vérité, qu’il m’a bien fallu six mois pour être parfaitement persuadée qu’elle était sincère. Cette voix appelait à la réconciliation nationale, à la restauration du lien social, à la reconstruction d’une solidarité et d’une véritable pratique démocratique : de toute ma vie je n’avais jamais entendu un homme politique parler comme cela – quand la gauche de jadis évoquait la solidarité, c’était seulement au nom du « peuple de gauche », comme s’il y avait en France plusieurs peuples juxtaposés, irréconciliés et irréconciliables (peut-être, après tout, était-ce vrai, mais je ne vois rien là de très rassurant).

Et, pour parler justement du troisième côté de l’échiquier politique au début 2007, on ne voyait dans cette direction là qu’un vide intellectuel, une sorte de gouffre béant, qu’on essaya tant bien que mal de combler au dernier moment avec des matériaux de remblai collectés en chemin, sans le moindre souci de construire un socle solide, cohérent et structuré. Ces matériaux étaient, eux aussi, du moins pour certains d’entre eux, frappés de l’estampille « valeurs ».

Deux projets de société incompatibles (je dis bien deux, non pas trois, puisque le vide n’est pas un projet) s’affrontaient : il fallait fatalement choisir.

Et une (petite) majorité de Français a choisi.

Je préfère le dire clairement ici : je n’apprécie pas tout à fait d’entendre répéter, de façon lénifiante, les « leaders » du Mouvement Démocrate, qu’ « il faut faire confiance à l’intelligence des électeurs » [1] . Cette attitude est stérile, car elle n’incite pas à prendre la mesure des difficultés réelles et à leur chercher des solutions : elle méconnaît le fait que les électeurs ne sont pas de purs agents rationnels – pour le meilleur et pour le pire, ils ont leurs états d’âme, leurs angoisses et leurs émotions, leurs espoirs et leurs colères, et c’est parfois un infime mouvement d’humeur qui fait pencher la balance d’un des deux côtés chez un esprit un tant soit peu indécis. Je ne cherche pas ici à juger qui que ce soit, mais seulement à comprendre et à analyser. C’est seulement en regardant la réalité en face qu’on peut espérer avoir prise sur elle.

Or, précisément, la situation telle qu’elle s’est manifestée au travers du vote de mai 2007 apparaît comme des plus préoccupantes : la grande majorité des Français, et en particulier de ceux qui sont de condition modeste, semblait éprouver à l’égard de la classe politique un immense sentiment d’abandon. Un électeur en proie à une semblable déréliction est forcément réceptif à tout message politique lui témoignant de l’attention et de la considération ; ce qu’il veut, c’est qu’on lui dise qu’on le comprend, et qu’on veut faire quelque chose pour lui. Il sera davantage sensible à la volonté qu’affiche un homme politique de le prendre en compte qu’au contenu et à l’efficacité du programme qui lui est proposé. Quand il en va ainsi, c’est que l’heure est grave, et la crise profonde. C’est une crise qui dure depuis longtemps déjà : son existence avait été clairement révélée par la présidentielle 2002.

Dans une semblable situation, N. Sarkozy a finalement « raflé la mise » parce que c’est lui qui a le mieux senti le parti qu’il pourrait tirer de l’immense déréliction des classes populaires. Ce n’est un secret pour personne : au  second tour de la présidentielle 2002, le « vote Sarkozy » a atteint 61 % chez les votants sans diplôme, et 53 % chez les votants de niveau BEPC (ces deux groupes représentant à eux deux 70 % de l’électorat) ; pour tous les niveaux supérieurs de diplôme, il s’est en revanche situé autour de 45 %. Qu’a fait N. Sarkozy pour obtenir la faveur des Français de condition modeste ? Pour citer ses propres termes : « j’ai voulu parler à ceux auxquels on ne parlait plus, aux travailleurs, aux ouvriers, aux employés, aux artisans, aux agriculteurs, à la France qui donne beaucoup et qui ne reçoit rien, à la France qui est exaspérée et qui souffre… » (discours du 22 avril). A l’heure où F. Bayrou et S. Royal débattaient devant la télévision, il s’est exhibé aux côtés de « la France qui travaille dur », « pendant que d’autres bavassent dans un hôtel parisien », ajoutait-il dans le même élan. Le message était aussi clair qu’efficace : en défendant la « valeur travail », il disait en substance en même temps : vous qui travaillez, vous avez par là-même une immense valeur à mes yeux, vous méritez l’estime et la reconnaissance du pays [2] ; l’Etat-providence vanté par le PS bafoue votre dignité, en donnant de l’argent à ceux qui ne travaillent pas, sans vous prêter, à vous, la moindre considération ; je veux réparer cette injustice, faites-moi donc confiance pour revaloriser le travail – qui est aussi votre travail ; ne vous préoccupez pas du contenu précis des programmes politiques, tout cela n’est que bavardage de politiciens qui passent à côté de vos préoccupations ; la seule chose qui compte c’est ma volonté à votre égard : je suis des vôtres, je veux faire quelque chose pour vous, et je le ferai. Bref, N. Sarkozy s’installait astucieusement dans le rôle de celui qui rend confiance en eux aux humiliés (ou plutôt, à une partie d’entre eux). Davantage même, en exhibant son propre activisme, il essayait de faire croire qu’il s’identifiait de façon quasi-mystique aux travailleurs, et ouvrait ainsi la porte à une sorte de contre-identification par laquelle même le plus humble ouvrier pourrait finalement s’identifier au président de la République…

Jamais campagne ne fut peut-être aussi axée que la sienne sur des considérations de « communication », c’est-à-dire, ayons le courage de le reconnaître, sur la prise en compte des facteurs irrationnels qui motivent un vote [3] . A côté de l’efficacité impeccable de la stratégie sarkozyenne, les tentatives de F. Bayrou visant à dénoncer la collusion du PS et de l’UMP dans la confiscation du pouvoir citoyen faisaient vraiment pâle figure… Du langage d’enfant de chœur !

Sans doute, on ne mène pas les électeurs en bateau sur le long terme : un jour ou l’autre, ils se réveilleront ; ils se rendront compte que le contenu des programmes importait, qu’il convient d’évaluer avec soin et prudence les impacts précis de chaque mesure que l’Etat pourrait être appelé à mettre en œuvre, et que la « confiance » (au sens économique du terme) et le « travail » ne sont pas des baguettes magiques grâce auxquelles « tout devient possible ». Mais le danger demeure : la rechute de l’opinion publique peut toujours se produire, tant que persistera le sentiment d’abandon et de détresse. Qu’y aura-t-il de motivant à proposer en 2012 aux électeurs si le délabrement des comptes publics rend inéluctable un « plan de redressement » ? Comment solliciter alors leurs suffrages sans leur jeter à nouveau de la poudre aux yeux, même si on change un peu l’apparence de ladite poudre ?

On l’aura compris : je n’aime pas ce que j’appelle « l’auto-satisfaction des 18, 57 % » qui consiste à dire que « F. Bayrou a fait un score formidable ». Au contraire, je vois là un échec cuisant dont il faut soigneusement analyser les causes. Et la première est, à mon sens, la suivante : le discours sur les valeurs – je veux dire les valeurs authentiques, celles qui sont susceptibles de parler autant à la raison qu’au cœur, celles qu’a défendues F. Bayrou au long de sa campagne présidentielle – n’est pas populaire en France. Les Français ont montré qu’ils voulaient plutôt qu’on leur redonne personnellement de la valeur, autrement dit qu’on valorise leur existence individuelle et subjective, quand le découragement les guette et que les difficultés les accablent. Le discours sarkozyen sur les valeurs a séduit ceux à qui il permettait de se redonner de la valeur, et cela, si besoin est, en dévalorisant l’existence de certains autres citoyens. En langage de gauche, on décrirait peut-être cet état d’esprit en disant que le sens de l’intérêt collectif se perd au profit du « chacun pour soi », ou peut-être même que la notion d’intérêt collectif est en danger d’être rejetée et définitivement dissoute. Je crois, pour ma part, que le mal est bien plus profond que cela : la France me semble parcourue, depuis déjà longtemps, par des forces de haine, d’intolérance, de rivalité extrêmement puissantes et dangereuses, ce qui rend l’appel à la réconciliation à la fois urgent et problématique. Les Français sont trop souvent incapables de voir qu’un « vivre-ensemble » harmonieux permet au bout du compte de se valoriser mutuellement, et que tout le monde y gagne.

Autrefois – il n’y a pas si longtemps encore – des règles strictes de politesse et de savoir-vivre formaient une sorte de vernis de surface qui permettait de recouvrir tant bien que mal les dissensions fondamentales, et de créer, à un niveau superficiel, un succédané de cohésion sociale. On faisait semblant de se respecter, même si c’était étouffant parce que derrière cette façade se dissimulaient des rapports de force et des luttes d’influence impitoyables. L’hypocrisie régnait, et, avouons-le, on y gagnait en tranquillité sociale, sauf périodes de crise aiguë [4] . L’espoir de pouvoir grimper dans l’échelle sociale, ou tout au moins d’améliorer sa situation socio-économique, faisait le reste, et mettait une sourdine au ressentiment. Mais maintenant que l’ascenseur social est discrédité, et que les règles de politesse se délitent, il n’y a plus de cache-misère, et la réalité éclate dans toute sa nudité ; pire, il n’y a plus de limite sociale claire à l’étalage de l’animosité que chacun peut éprouver à l’égard de son prochain lorsqu’il le soupçonne de faire obstacle à son intérêt, ce qui revient en fait peu ou prou à légitimer une telle animosité. Ainsi, certains politiques peuvent se permettre sans vergogne d’exploiter les peurs, les rancoeurs, les réflexes d’exclusion les plus élémentaires qui agitent l’opinion publique, et leur discours remporte un franc succès. Il ne serait pas juste d’accuser N. Sarkozy d’avoir tenté de dresser ex nihilo les Français les uns contre les autres : il n’a guère fait, dans ce domaine, que cueillir un fruit déjà mûr, pour éviter que d’autres ne le cueillent à sa place. Sa « rupture » est surtout le dernier acte d’une rupture avec l’ancienne hypocrisie de la société française.

Dans un tel contexte, adhérer avec sincérité à des valeurs de coopération, de respect mutuel et de dialogue, risque d’apparaître comme un sommet de ringardise. Il faut être conscient du problème, et de ses enjeux stratégiques. Les fameux 18, 57 % ont ouvert une petite lucarne d’espoir. Mais le moins qu’on puisse dire est que la partie n’est pas gagnée.

Dans un pays comme le nôtre, la pertinence d’un discours public sur les valeurs raisonnables ne va pas de soi. En termes de stratégie politique, son efficacité reste pour l’heure assez limitée. On ne peut présager de l’avenir, mais l’honnêteté me pousse à dire que, pour l’instant, je ne vois pas quelles forces seraient spontanément susceptibles de lui conférer la crédibilité qu’il n’a pas encore. Il existe une raison objective à cet état de fait peu rassurant : l’entreprise visant à fonder le discours politique sur des valeurs intellectuellement rigoureuses n’est, par elle-même, susceptible d’attirer que ceux des Français qui y sont prédisposés par leur formation. De fait, les adhérents actuels du Mouvement Démocrate proviennent, pour l’essentiel, des classes moyennes, et spécialement des professions intellectuelles.

Si nécessaire et si intéressante qu’elle puisse être, la tentative de définir et de justifier des valeurs légitimes pour qu’elles puissent servir de socle à une action politique, n’est donc, au mieux, qu’une première étape, qui devra inéluctablement être suivie d’une autre. Cette seconde étape consistera à déployer la pédagogie nécessaire pour « faire passer » ces valeurs dans la mentalité française. Le chantier est immense. Au premier chef, une telle pédagogie devra trouver les mots justes pour communiquer avec les 70 % de l’électorat dont le bagage intellectuel est précaire, et dont la souffrance et l’amertume sont si faciles à exploiter malhonnêtement. Faute de quoi, le Mouvement Démocrate ne pourra pas espérer davantage qu’exercer une influence positive sur le devenir politique de la France, sans jamais disposer du pouvoir lui permettant de mettre en œuvre la réconciliation nationale à laquelle il aspire.

Ecrire dans la blogosphère n’est, de ce point de vue, en aucune façon la panacée : la « fracture sociale » se double d’une « fracture numérique », et ce ne sont pas toutes les couches sociales, ni les tranches d’âge, qui font de l’internet une de leurs sources d’information privilégiées. On attend toujours – et moi la première – la méthode qui permettra de donner à tous les citoyens les informations impartiales, facilement compréhensibles, nécessaires pour éclairer leurs choix politiques, et qui permettra en même temps de leur transmettre les valeurs fondamentales de notre démocratie, qui doivent servir de principe sur la base desquels effectuer ces choix.



[1] La responsabilité de l’emploi de ce genre de formules ne leur incombe pas vraiment, au sens où elles traînent, depuis un certain temps déjà, dans la rhétorique politique qui est commune à pratiquement tous les « bords ». F. Hollande, et tant d’autres, ont déjà, en leur temps, prononcé les mêmes mots, et en pure perte…

[2] Je ne vois rien de condamnable à vouloir se montrer proche des préoccupations de ceux qui souffrent, à les écouter, à leur faire comprendre qu’on reconnaît leur valeur, ni même à considérer que cette démarche est plus importante que le contenu même des programmes politiques : il n’est pas tolérable que les Français se sentent abandonnés à un tel point par les politiques.  Je dis seulement que le contenu des programmes n’est pas indifférent (certains programmes peuvent être dangereux par leur irréalisme, ou par les principes qu’ils mettent en jeu), et que ce n’est pas honnête de s’exhiber au contact de ceux qui souffrent pour appliquer ensuite une politique qui les considère objectivement comme moins que rien.

[3] Le livre récent de Yasmina Reza laisse deviner que la campagne de N. Sarkozy a été mise au point par une lourde machine communicationnelle dont il n’était parfois guère plus qu’un exécutant (presque) docile. Le rôle de H. Guaino apparaît particulièrement troublant : on a l’impression qu’il est l’auteur, sinon de tous les thèmes principaux de la campagne, du moins de la rhétorique qui en caractérisait le style, et dont F. Bayrou disait qu’elle avait pour but de dresser les Français les uns contre les autres.  N. Sarkozy ne se montrait pas toujours intellectuellement satisfait des stratégies les plus moralisatrices inventées par Guaino, mais il suivait, parce qu’il jugeait que c’était efficace. Par exemple, le passage du discours de Bercy : « Entre J. Ferry et 68 ils ont choisi 68 » ; commentaire de N. Sarkozy à son propos :  « c’est terrifiant de mauvaise foi, mais il faut y aller ».  S’il y a ici une responsabilité de N. Sarkozy, c’est alors surtout celle d’avoir considéré son discours comme un pur instrument de prise de pouvoir dans une relative indifférence à la légitimité de son contenu.

Les grands mots, la stigmatisation d’une partie des Français, et de la pensée supposée immorale de la gauche : toute cette entreprise idéologique assez écoeurante semble avoir eu Guaino pour patron – cet homme qui semble ne vivre que pour se griser du pouvoir des mots ayant une charge de « valeurs » ; quelqu’un qui, après avoir jadis lancé la « fracture sociale », a fini aujourd’hui par oser écrire « l’assistanat, capitulation morale » et « l’Afrique, c’est l’enfance ».

[4] Les périodes de crise aigüe… Le moment où l’hypocrisie « bon enfant » s’estompe pour laisser place à l’imposture  spirituelle portée jusqu’au dernier degré de l’intolérable… Le moment où l’on torture au nom de la charité ; où l’on ment au nom de la vérité ; où l’on emprisonne, où l’on réduit en esclavage, au nom de la liberté ; où l’on massacre avec enthousiasme au nom de la fraternité… Comment ne pas en rester à jamais affligé ? Et il faudrait, en plus, céder à un diktat actuel qui commande de ne rien regretter de l’injustifiable ? Moi, Monsieur Guaino, je ne suis pas comme vous, je n’ai pas honte de pleurer (N. B. : phrase de H. Guaino : « ici, on ne pleure pas », recalée par N. Sarkozy – d’après Y. Reza). Il y a des jours où l’on pressent qu’il est peut-être plus digne de « se haïr soi-même » (suivant l’expression employée par H. Guaino, qui est bizarrement exagérée, et qualitativement inappropriée) que de se vautrer dans l’abjection de la bonne conscience achetée à peu de frais.